« L’ORAGE » : UN RECIT BOULEVERSANT

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L’Orage – Denis Podalydès – Théâtre des Bouffes du Nord, Paris – du 12 au 29 janvier 2023.

Un récit bouleversant, porté par un juste équilibre

Aller aux Bouffes du Nord est un enchantement en soi. Y retrouver l’âme du lieu, dans une mise en scène dépouillée à l’extrême, avec un musicien bruiteur côté cour et un ensemble de comédiens aguerris qui jouent à l’unisson parachève le plaisir. « L’Orage », d’Alexandre Ostrovski, adapté par Laurent Mauvignier et mis en scène par Denis Podalydès est une merveille. Dès les premiers instants, tout sonne juste. Eric Ruf a imaginé un mur délabré mobile sur lequel est représenté la Volga, pour nous transporter dans la province russe. Les onze personnages de ce drame romantique sont joués avec subtilité par un ensemble homogène, emmené par Mélodie Richard bouleversante dans le rôle principal de Katerina. Un voyage de deux heures trente qui passe comme un souffle, tant la tension est grande et le jeu fluide. A ne pas rater.

Dans la petite ville provinciale de Kalinov, sur les bords de la Volga, les anciens tyrannisent leur famille. L’avare Dikoï persécute son neveu Boris, tandis que la vieille Kabanikha se consume en reproche envers son fils Tikhon et sa bru Katerina dans une litanie interminable. Villageois et serviteurs sont impuissants devant les coutumes familiales. L’ennui ronge tout le monde, la jeunesse bouillonne…

Plateau vide comme on les aime. La pièce commence par un chant de toute la troupe en russe, un rassemblement à l’unisson qui soude le groupe et nous plonge par la même occasion dans un univers lointain. En fond de scène, le mur imaginé par Eric Ruf se déplace et se reconfigure au gré des besoins. Il abrite un banc qui se font dans les flots de la Volga. Les costumes sont simples. Ici le jeu prime, et le musicien bruiteur est là pour soutenir le rythme et convoquer l’orage par le tremblement d’une feuille métallique. Discret et essentiel tout à la fois, comme les chansons russes qui émaillent le spectacle.

Les caractères sont présentés les uns à la suite des autres dans cette petite ville aux allures de prison. Les vociférations sans limite des anciens sont terrifiantes, que ce soient celles de la vieille Kabanikha campée par Nada Strancar, ou celles de l’insupportable avare Dikoï. L’un comme l’autre font preuve d’une injustice flagrante, reflet d’une vie malheureuse qui n’arrive pas s’exprimer. A peine l’inventeur fantasque Kouliguine vient-il alléger l’atmosphère. La vagabonde Fekloucha, magnifiquement incarnée par Cécile Brune tente aussi de faire rire. En vain, la cocotte-minute se referme sur les jeunes qui n’en peuvent plus. Le drame est pressenti, annoncé, attendu. Mélodie Richard sait qu’elle court à sa perte, le pressent, tente maintes fois de s’y soustraire. Celle qui parait la plus docile de tous se révèle la plus courageuse, la plus à même de vivre sa vie alors que tous les autres finissent par se trouver des excuses… La tension monte inexorablement, les amours sont palpables, désirables, l’issue certaine et pourtant le spectateur se surprend à espérer jusqu’au bout un dénouement heureux.

« L’Orage » est servi par une distribution impeccable, tous les rôles sont soignés, se répondent, jouent et chantent parfaitement ensemble. Pas un accessoire de trop, pas d’ornement inutile, ni d’exotisme de pacotille. Ainsi mis à nu le texte s’entend à merveille, le spectateur est transporté, touché et ému. Du pur théâtre.

Emmanuelle Picard

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