« LES YEUX NOIRS » : LA VIOLENCE, UN HERITAGE ?

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« LES YEUX NOIRS » – Texte de Céline Delbecq – mise en scène : Jessica Gazon – avec Sébastien Bonnamy et Céline Delbecq, Compagnie de la Bête noire – au Théâtre Le Rideau à Bruxelles (15-25 novembre 2022 puis en tournée). AVERTISSEMENT : Le spectacle traite de la violence conjugale. Des passages pourraient heurter la sensibilité de certaines personnes.

On est tout de suite emballé par ces consonnes qui claquent, ces sonorités si particulières de la langue française. On voudrait y associer du sens. Mais pas si vite ! On écoute encore. Le phrasé est parfait, sans trace de graisse, ni de paresse, sans ambiguïté et sans flou, Celine Delbecq et Sébastien Bonnamy déroulent les « Yeux Noirs ». Un moment de grâce contre les violences conjugales.

L’écriture est poignante, la pièce est noire. Les deux comédiens brillent littéralement sur scène, tellement leur jeu semble réel, sent le vécu. Percutant tel un… poing dans la figure.

Phare

Une vague puissante et violente surgit soudainement des profondeurs obscures d’une « mer » agitée, une nuit d’orage, de celle qui prenne aux tripes et frappe les parois d’un phare au milieu de l’océan. Bien que l’on imagine la vision à sa seule lecture, cette phrase terrible ramène pourtant aux eaux troubles et imprévisibles : la rage intérieure d’un homme. Un homme aux prises avec ses démons. Seule issue à ses yeux ?: ses poings martelant le corps d’une « mère » agitée. Agitée par la peur, dans son âme, son cœur, son amour pour l’enfant là-haut, quelque part dans ce phare au milieu de nulle part.… Pourvu qu’il n’entende pas ou plus, la haine qui déferle à travers les mots, les coups, les sanglots saccadés, étouffés, réprimés. Prendre l’enfant dans ses bras et fuir malgré les menaces de mort, l’eau salée qui martèle le bateau ? Va-t-elle y arriver ? Il faut du courage. Beaucoup de courage.

La nuit noire

L’obscurité n’est pas que sur cette route qu’il foule des pieds, perdu, en rage, saoul, des souvenirs plein la tête. Non. La nuit noire est aussi celle qui tapisse le fond de son âme. Celle qu’un enfant devenu adulte a accumulé au fil des années. Un enfant qui, tant bien que mal, essayait de s’interposer entre un père et les poings violents portés sur le corps d’une mère en détresse. Aujourd’hui, au sortir de la fête, ses pulsions, issues de l’infinie douleur du passé, cherchent dans la nuit, celle qui a « provoqué » son sentiment de jalousie. Le regard d’un autre a osé se porter sur « sa copine ». Au moment de frapper, les images d’un autre temps brouillent ses yeux noirs de haine. Ne pas frapper ? Retenir ce geste violent ? Va-t-il pouvoir résister ? Il faut du courage. Beaucoup de courage.

Les ombres

Il y a d’abord l’amour et la passion. On y croit. La noirceur n’est pas dévoilée, pas encore. Et puis, un jour, le déclenchement venu sans doute de l’abîme d’un vécu douloureux. Une envie irrépressible, sournoise, perfide, sibylline. Le sentiment de possession prend le dessus, s’immisce dans la vie du couple. Tu m’aimes ? Oui. Dis-le, encore. Encore. Pas comme ça. Où vas-tu ? Avec qui ? Une autre vie, le ventre rond, n’arrête pas la rage ni les poings. Pardon. Reviens. Je ne recommencerai plus… Partir ? Fuir la violence ou pardonner ? Réussir à s’en détacher ? Il faut du courage. Beaucoup de courage.

« Le vent qui fait claquer les fenêtres, il vient de l’intérieur ».

Lorsque le SACD commande à Céline Delbecq un monologue de 10 minutes sur le « courage », cette dernière choisi de parler de « la reproduction de la violence conjugale ». Pourquoi ? Parce que ce sujet qui lui tient à cœur, se marie parfaitement avec le courage. Car il en faut pour survivre « aux effet dévastateurs que ces violences produisent sur les corps (tous les corps : victimes, agresseurs, témoins) ». « Traduire la violence en vulnérabilité ». L’artiste y voit une « opportunité d’un angle de vue possible : écrire à partir du courage qu’il faut pour parvenir à partir ».

Outre ses nombreux talents, et son dévouement à mettre en lumière -à travers son œuvre- de multiples sujets sociaux avec la Compagnie de la Bête Noire, l’excellente Céline Delbecq porte depuis deux ans un projet stèle pour rendre hommage aux victimes de Féminicide à travers la Fédération Wallonie-Bruxelles. Une première stèle a déjà été inaugurée à Tournai en septembre 2021. Une deuxième sera inaugurée en mars 2023. Projets certainement à suivre et à soutenir !

La non moins talentueuse Jessica Gazon, metteuse en scène, pour qui « la violence faite aux femmes, aux enfants et aux personnes discriminées, la touche profondément », nous dit de Céline : « C’est une de nos autrices contemporaines les plus percutantes ; elle brasse les contextes sociaux avec talent tout en nuance et humanité ». Et, forcément on adhère à ses propos !

Pour la mise en scène épurée de « Les yeux noirs », Jessica Gazon choisi de « préserver le côté brut, mais avec soin et douceur ». Elle fait « ressortir le texte, sans l’écraser, de manière organique et vivante ». Une belle réussite pour cette équipe de trois artistes impressionnant(e)s.

Plus vrai que nature, prenant, fort, émouvant, dur, impactant et saisissant : « Les Yeux noirs » une pièce à voir là où elle se jouera à nouveau. Céline Delbecq et Sébastien Bonnamy, deux artistes à suivre sans aucun doute !

Julia Garlito Y Romo

Bon à savoir : Lumière et régie générale : Aurélie Perret ; création sonore : Ségolène Neyroud ; costumes : Elise Abraham ; régie lumière et son : Valentine Bibot ou David Alonso ; diffusion : Marie Monfils / La Charge du Rhinocéros ; photos de spectacle : Alice Piemme/AML. Production : Compagnie la Bête Noire

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