« JOURS DE JOIE » : COMME UN BEAU LAC GLACÉ

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Jours de joie – Stéphane Braunschweig – Théâtre de l’Odéon Paris – 16 septembre au 14 octobre 2022. 

Quel titre ! « Jours de joie » est le récit d’une promesse non tenue, une auto-persuasion qui sombre dans les contrariétés de la vie. Le directeur du Théâtre de l’Odéon poursuit son exploration de l’œuvre de l’auteur norvégien Arne Lygre, après « Nous pour un moment », gros succès de la saison 2019. Avec un style singulier propre à la distanciation, la pièce se penche sur des situations de vie banales, et dans leurs dynamiques familiales. L’approche est originale, servie par des acteurs engagés. La distance est telle que l’émotion peine à surgir, le lac scintille de mille feux mais il est bien trop froid pour donner envie d’y plonger vraiment.

« Jours de joie » : deux actes, deux ambiances. Dans le premier, une mère a donné rendez-vous à ses enfants adultes pour fêter le retour de sa fille. Dans le second, un homme comble l’absence de son amant par une fête d’anniversaire semi improvisée. Dans les deux cas surgissent des personnages inattendus qui sèment le trouble sur ces « jours de joie ».

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle sur la scène transformée en esplanade au bord de l’eau, où un banc accueille les promeneurs. Plus tard, le banc s’effacera pour laisser la place à un intérieur douillet. Nous sommes dans le réalisme du monde contemporain, jusque dans les habits des protagonistes. Pour bien marquer la distance, les personnages se présentent à la troisième personne, comme des observateurs d’eux-mêmes : « Une mère dit », « Une fille », « un orphelin de père ». Il leur faut quelques phrases pour revenir à la première personne. Chacun s’observe : relation mère/fille, belle-mère/gendre, belle-mère/beaux fils, ex-mari/ ex-femme… Chacun observe aussi les autres se débattre avec leurs ressentiments et leurs déceptions. Il n’est pas rare d’entendre « je le hais, je ne l’ai jamais aimé, tu n’as jamais pu » etc. L’écriture d’Arne Lygre est fascinante par la manière dont il étale les non-dits. Ses personnages n’hésitent pas à étaler leurs sentiments aussi mesquins soient-ils et le procédé a quelque chose de libératoire. Les déclarations positives semblent relever de l’auto-persuasion plus que d’une véritable joie. Le mal être ou la difficulté de vivre culmine avec le départ non expliqué d’Axle, pourtant entouré d’une famille et d’un compagnon aimants.

Les acteurs se jettent à corps perdus dans ce déballage de sentiments. Le procédé miroir qui consiste à les faire ré-apparaître au deuxième acte dans un rôle complémentaire est particulièrement réussi, notamment pour la mère, Virginie Colemyn, très convaincante en mère(s) désespérée(s).

D’aucuns crieront au génie. Mes jeunes voisins ont déserté la salle au bout d’une heure et demie. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, en tous cas pour moi, dans cette pièce. Est-ce les longueurs ? Après tout, les séquences avec la veuve et le jeune couple du premier acte n’apportent pas grand-chose à l’histoire. Peut-être auraient-elles pu être coupées. Ou le rythme ? Chacun prend tellement de temps à expliquer ce qu’il ressent que la situation perd en naturel. Qu’importe.

« Jours de joie » est une œuvre intéressante voire étincelante par sa forme, qui peut aussi laisser de marbre si on recherche un peu de chaleur humaine.

Emmanuelle Picard

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