« L’ELISIR D’AMORE », À DÉGUSTER LES YEUX ÉMERVEILLÉS

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CHOREGIES D’ORANGE 2022. « L’Elisir d’amore » – Opéra de Gaetano Donizetti créé à Milan le 12 mai 1832 – Livret de Felice Romani – Mise en scène : Adriano Sinivio – Direction musicale : Giacomo Sagripanti – Spectacle donné le 8 juillet dans le Théâtre antique. 

Fidèle à sa politique de diversification et de renouvellement du répertoire des Chorégies, Jean-Louis Grinda nous propose pour cette édition ce grand classique du répertoire qu’est l’Elisir d’amore de Donizetti présenté pour la première fois dans la longue histoire lyrique du Théâtre antique.

Cette comédie sentimentale d’une remarquable richesse musicale, souvent qualifiée de « douce – amère », met en scène, au travers de multiples péripéties, le triomphe de l’amour entre le jeune et naïf Nemorino et la belle Adina. Ceci malgré la rivalité d’un beau militaire, le sergent Belcore, et l’escroquerie du retors charlatan Dulcamara avec son élixir magique… mais sans doute un peu aussi grâce à ce dernier.

C’est un lieu commun de dire qu’à Orange les personnages, écrasés par l’immensité du lieu, paraissent minuscules, mais cette fois nous avons vraiment affaire à un peuple de lilliputiens, à une sorte de village de schtroumpfs. Côté cour une immense roue de tracteur s’adosse au mur de fond de scène, côté jardin un champ de blé aux épis arborescents, une pelle gigantesque fichée en terre, une boîte de conserve faisant office de cabane et un coquelicot géant en guise de bouquet de fleur. Le petit monde champêtre : une grenouille, un rat des champs et sa progéniture, une sauterelle, apparaît parfois par projection sur le mur de manière inopinée et surprenante en déclenchant les rires. Et que dire de cet inquiétant matou qui observe la scène derrière une fenêtre et qui pourrait ne faire qu’une bouchée de ces petits bonshommes ?

Le ton est donné, et c’est un peuple de l’herbe qui va évoluer sous nos yeux dans ce petit monde fantastique. Le spectacle se déroule un peu comme un conte qu’on raconterait aux enfants. Les costumes sont colorés et accentuent les caractéristiques des personnages, à l’instar du sergent Belcore, bouffi et ridicule de suffisance, de Dulcamara qui a tout de l’enchanteur Merlin ou de ces soldats d’opérette qui semblent sortir tout droit d’une bande dessinée.

La mise en scène d’Adriano Sinivio est fluide, comme il convient à cette partition enlevée de Donizetti, et les jeux d’acteurs et mouvements de foule sont bien maîtrisés sur cet immense plateau. Les différentes facettes de l’opéra sont traitées avec justesse et si les scènes comiques sont enlevées, jubilatoires mais toujours en cohérence avec l’action, les scènes intimistes sont riches en émotion à l’instar de ce tendre dialogue amoureux entre Nemorino et Adina lorsque l’amour triomphe enfin.

L’interprétation est homogène et chacun apparaît très à l’aise et crédible dans son rôle. Les talents d’acteurs des principaux protagonistes n’ont rien à envier à leurs talents de chanteurs qui leur permettent de s’imposer malgré l’ampleur du lieu et un mistral omniprésent ce soir-là.

Nemorino est interprété au pied levé par Francesco Demuro en remplacement de René Barbera. Le timbre est clair et la diction parfaite. Jeune homme timide et naïf, amoureux transi, il fait preuve d’une immense sensibilité dans son duo d’amour avec Adina et de beaucoup de finesse et de retenue dans l’interprétation de l’air célèbre « Una furtiva lagrima », que tout le monde attend et qui – fait rare à orange – est bissé pour répondre à l’enthousiasme du public.

Pretty Yende, soprano sud-africaine, incarne Adina. Désinvolte et un peu provocatrice au premier acte, elle finit par tomber le masque et redevient alors ce qu’elle a sans doute toujours été, une femme sensible et amoureuse. Sa voix colorée et nuancée, aux aigus impressionnants, exprime toute l’intensité de ses élans amoureux.

Le personnage clé et grand ordonnateur de cette comédie, le charlatan Dulcamara, est interprété par Erwin Schrott qui avait été la révélation des Chorégies dans son interprétation de Mefistofele en 2018 et de Don Giovanni en 2019 et que nous retrouvons avec bonheur. Il n’a rien perdu de son charisme, de son autorité, et il endort rapidement tout ce petit monde crédule avec sa voix puissante et dominatrice, néanmoins souple dans les vocalises, avec la verve qui sied au personnage. Il apparaît perché sur une immense bouteille de Bordeaux en guise de roulotte pour vanter son fameux élixir. Elixir pour le moins universel qui paraît toutefois faire des miracles au grand étonnement de son créateur qui rebondit aussitôt pour gruger de nouvelles victimes.

Enfin le rôle bouffe du spectacle, celui du sergent Belcore, incombe au baryton polonais Andrzej Filończyk qui, avec sa voix solide et impérieuse, apporte tout son entrain à la création de ce personnage pittoresque, fat et ridicule comme il se doit.

La direction musicale confiée à Giacomo Sagripanti à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France restitue, par sa gestuelle précise, toute la qualité musicale de cet opéra coloré et tout en nuances. Les Chœurs de l’Opéra Grand Avignon et de l’Opéra de Monte-Carlo, présents depuis quelques années aux Chorégies, sont toujours à leur meilleur niveau dans des mouvements d’ensemble bien coordonnés.

Un spectacle chargé de rires et d’émotions que l’on déguste comme un conte fantastique avec des yeux émerveillés, comme ceux de cet enfant qui observe ce petit monde par la fenêtre en fin de spectacle. Un conte qui s’évanouit comme dans un rêve, emporté par le mistral.

Jean-Louis Blanc

Photo M Vanappelghem

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