FESTIVAL D’AVIGNON : UNE « IPHIGENIE » DE TOUTE BEAUTE

iphigénie avignon

76e FESTIVAL D’AVIGNON. Iphigénie – Mise en scène : Anne Théron – Texte : Tiago Rodrigues – Opéra Grand Avignon les 7, 8, 9, 11, 12 et 13 juillet à 18h.

Iphigénie ! Ce seul nom, ancré dans toutes les mémoires dans les siècles passés et probablement à venir, réveille immanquablement des souvenirs, ravive cette terrible histoire des Atrides, prémices de la guerre de Troie, cette folie des dieux et des hommes, fait renaître en nous ces héros de chair et de sang malmenés par les dieux mais terriblement humains.

C’est sur ces souvenirs présents chez tout un chacun que Tiago Rodrigues a construit cet admirable texte empreint de poésie, d’émotion, de drame, d’une pointe d’humour, tantôt narratif et distant, tantôt au cœur de l’action et au plus profond de l’âme des personnages.

Tous les comédiens sont présents sur scène pour incarner ces personnages qui nous sont si familiers et qui hantent notre imaginaire – Agamemnon, Clytemnestre, Ménélas, Achille, Ulysse… . Pour les incarner ou pour les évoquer au travers de leurs souvenirs par des « je me souviens… » qui ponctuent le texte.

Il y a véritablement deux perceptions de la pièce. Nous assistons à des comédiens sur scène qui évoquent leurs souvenirs, parfois contradictoires, de cette tragédie, qui ne croient pas aux dieux et qui voudraient modifier le cours de l’histoire, peut-être faire confiance aux hommes libérés de l’emprise des dieux, maîtres de leur destin et retrouvant enfin un brin d’humanité. Mais les hommes, s’ils ne sont plus dirigés par les dieux le sont par le pouvoir, la jalousie, la soif de conquête, le désir de posséder Hélène mais surtout Troie. Ces tentatives de rendre l’histoire plus humaine, de sauver Iphigénie, se confrontent sans cesse à l’ « Inévitable », un mot qui revient souvent et qui ruine cet espoir des comédiens de refaire l’histoire.

Mais ces comédiens qui se souviennent entrent au fur et à mesure dans la peau de leur personnage. Certaines scènes offrent de véritables moments de grâce et d’intense émotion par la beauté du texte et le talent des acteurs. Anne Théron revendique en particulier l’aspect féministe de la pièce au travers des personnages de Clytemnestre et Iphigénie. Dans un dialogue remarquable entre Agamemnon et Clytemnestre où, malgré la douleur, tous les arguments sont décortiqués et pesés (qu’est ce qui est juste ?), Mireille Herbstmeyer est remarquable de détermination, de sang-froid, détruite intérieurement mais solide dans ses convictions, dans sa lutte contre cette folie de la guerre – sans doute spécifiquement masculine – contre laquelle Agamemnon ne peut rien, au risque de perdre le pouvoir.

Autre point fort de la pièce, la touchante diatribe d’Iphigénie, interprétée avec talent par Carolina Amaral, qui refuse ce sacrifice au nom de la guerre, qui veut mourir mais en femme libre et non par obéissance ou soumission. Nul ne doit toucher à son corps, son souvenir doit disparaître à tout jamais. Comme un besoin irrépressible de n’avoir jamais existé, de fuir ce monde où elle n’a pas sa place, où elle n’aurait jamais dû vivre.

La scénographie et la direction d’acteur d’Anne Théron accentuent cette tension omniprésente, cette perception permanente d’un drame annoncé. Tous les personnages, vêtus de noir dans un clair-obscur ambiant, sont sur scène et font revivre les épisodes de cette tragédie par leurs souvenirs, se contredisant parfois en déclenchant les rires du public. On est dans la narration au travers du Chœur et des souvenirs de chacun et on plonge brutalement dans des scènes d’une intense émotion, dignes des plus fortes tragédies grecques, où les personnages prennent corps.

Le décor est une plage. On aperçoit au loin une mer désespérément calme qui scintille sous un ciel sombre, orageux, crépusculaire. On devine au loin des troupes de soldats grecs fantomatiques qu’on devine mourir d’ennui en attendant le vent. On ressent ce besoin de plus en plus pressant d’action. On pressent que toutes ces tergiversations seront vaines et aboutiront à l’inévitable : le sacrifice, la levée du vent et la guerre.

Cette levée de rideau du 76ème Festival d’Avignon est la découverte du texte remarquable d’un auteur, Tiago Rodrigues, qui a désormais toutes les clés en main pour nous faire découvrir toutes les facettes de son talent lors des festivals à venir. Un texte mis en valeur de remarquable manière par Anne Théron et un spectacle qui remporte une adhésion passionnée du public.

Jean-Louis Blanc

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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