« RICHARD III », UNE MACHINE DE GUERRE TRES ACTUELLE

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Richard III – Matthias Langhoff / Marcial di Fonzo Bo – La Villette Paris – 12 au 15 mai 2022 et en tournée.

Un Richard III, encore ? La récurrence du choix de cette pièce est sans doute un signe de la violence des temps actuels. Après Thomas Jolly et Thomas Ostermeier, c’est maintenant Marcial di Fonzo Bo qui redonne vie à une mise en scène légendaire de Matthias Langhoff vingt-cinq ans après sa création. Cette version est actuelle, immédiatement accessible, servie par un dispositif scénique remarquable d’efficacité. Marcial di Fonzo Bo qui reprend, à des années d’écart, son rôle principal, campe un Richard III singulier et en offre une lecture sournoise et manipulatrice.

Alors que le roi Edouard est malade, son frère Richard fait secrètement enfermer à la Tour de Londres leur frère cadet Clarence, direct héritier du trône, tout en clamant ouvertement chercher à le sauver. Commencent alors une série de manipulations qui visent à éliminer un à un les prétendants à la couronne jusqu’à ce que Richard III devienne roi.

La pièce est construite autour d’une machine de scène géniale. Le plateau est réhaussé d’un grand plancher de bois qui peut être orienté manuellement en actionnant des roues latérales. Ce sol prend des inclinaisons différentes et traduit à merveille la précarité des situations. Rien n’est droit, la pente est de rigueur et elle ne cesse de changer. Un échafaudage côté cour, des accès sous le plancher central permettent des entrées et sorties faciles et efficaces. Ce Richard III est dans le rythme, tout s’enchaine avec fluidité. La langue est moderne, les vers de Shakespeare ne sont jamais un poids. La version se veut actuelle, jusque dans les costumes qui ne s’embarrassent pas de détails historiques. Il faut voir la veuve du roi Henri VI arriver en clocharde ! L’humour se glisse dans la bouteille de vin remise à la pocharde, et s’invite souvent, Shakespeare n’oubliant jamais de mélanger les genres. Les codes utilisés sont ceux d’aujourd’hui, et ils donnent un accès direct à l’œuvre du grand Will. La proximité avec le public est renforcée par les incursions des acteurs dans la salle : le 4e mur tombe, les spectateurs sont partie prenante de ces guerres de pouvoirs, comme l’est le peuple anglais face à la valse de ses rois.

Marcial di Fonzo Bo reprend le rôle de Richard III vingt-cinq ans après sa première interprétation. Son léger accent étonne au début, puis s’efface devant son aisance avec un personnage qu’il connaît bien. Il attaque le « monstre » de biais, par son côté sournois, presque discret, là où d’autres ont choisi d’insister sur la démesure de l’homme. Il est à la fois acteur et spectateur de son machiavélisme, assistant parfois sur le bord du plateau aux effets de ses conspirations. La violence de la pièce est toujours fascinante : jusqu’où l’amour du pouvoir peut-il mener ? Quelle succession infernale de traîtrise impose-t-il ? Au moment crucial du « Mon royaume pour un cheval », Marcial di Fonzo Bo prend le temps du silence, magistral.

Cette reprise suscite quand même quelques réserves. Il y a dans cette pièce un moment difficile, celui de la séduction d’Anne, qui doit consentir à épouser Richard, celui qui a tué son époux et son beau-père. Le retournement de situation n’est crédible que si le magnétisme de Richard est irrésistible. C’était le cas avec Lars Eidiger, qui jouait autant avec la salle autant qu’avec Anne. Mais l’approche plus sournoise du Richard III joué par Marcial di Fonzo Bo est moins convaincante ici. La distribution est parfois inégale, même si les acteurs ne déméritent pas et savent jouer plusieurs rôles. Enfin, Matthias Langhoff avait mis en scène sa pièce à la fin des années 90, époques des guerres de Yougoslovie et du Moyen-Orient. Il avait, au début du spectacle, incorporé des références à un centre de tri de réfugiés, ainsi qu’une illustration du « théâtre des opérations » d’une guerre. L’intégration de ces séquences est plus hasardeuse aujourd’hui. Elles peuvent certes aider à comprendre l’état de guerre général, à la fois dans le pays et dans la réalité d’un champ de bataille, mais la greffe n’est pas évidente.

Le théâtre est par essence éphémère, et les reprises de mise en scène à vingt-cinq ans d’intervalle sont rares. Celle-ci a le mérite de faire découvrir une superbe machine de guerre scénique, riche en trouvailles théâtrales, et de partager une autre interprétation du rôle de cet énigmatique personnage.

Emmanuelle Picard

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