« TEMPEST PROJECT » : LA LIBERTE AU BOUT DE L’EPURE

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Tempest Project – Peter Brook et Marie-Hélène Estienne – Théâtre des Bouffes du Nord, Paris – du 21 au 30 avril 2022 puis en tournée.

La Tempête est une pièce magique dans tous les sens du terme : au-delà du seul personnage de Prospero et de ses pouvoirs surnaturels, le texte offre de multiples interprétations. Chaque version surprend, et révèle un nouvel aspect de l’œuvre de Shakespeare. Poursuivant l’exploration menée en anglais avant le confinement qui avait donné lieu à un spectacle-masterclass intermédiaire, Peter Brook & Marie Hélène Estienne nous livrent une version « courte » de la dernière pièce du grand Will, centrée sur la liberté, mot qui revient le plus fréquemment dans la pièce. Dans le bel écrin des Bouffes du Nord, les acteurs internationaux du CIRT (Centre International de Recherche Théâtrale investissent l’île perdue avec intensité, cheminant vers la libération. Un nouvel éclairage fort sur la pièce.

Le mage Prospero habite avec sa fille Miranda sur une île perdue. Il commande à son serviteur, l’esprit Ariel, d’organiser le naufrage d’un navire sur les rivages de l’île, première étape d’une vengeance minutieusement préparée. Prospero révèle à sa fille ses origines nobles, le train de vie qui était le sien avant d’atterrir sur l’île, tandis que les naufragés découvrent les lieux…

Comme à son habitude, Peter Brook vide le plateau. Quelques bûches de bois trainent ici et là, des bancs attendent les comédiens de part et d’autre de la scène. Les costumes sont réduits au minimum, couleurs sombres, grandes tuniques et écharpes. Nul artifice pour convoquer Shakespeare. Pas de maquette de bateau, pas de coup de tonnerre. La magie se concentre dans une écharpe, et dans les chants qui viennent habiter l’île et lui confirmer son ambiance surnaturelle. Les coupes du texte sont franches : exit les personnages d’Alonso, Sébastien ou Antonio. Tout est remanié, repositionné pour restituer un ensemble simple et cohérent. L’hilarante séquence entre Caliban, Stephano et Trinculo est maintenue, garantissant la part comique de la pièce. Stephano et Trinculo sont joués par deux frères jumeaux italiens, Luca et Fabio Maniglio, ce qui renforce encore l’absurdité de la scène.

Le bal est mené par Prospero, qui évolue au cours de la pièce. Le patriarche autoritaire qui règne sur son île et ses esprits, prêt à se venger de ceux qui l’ont exilé, s’émeut devant l’amour de sa fille Miranda pour le fils de son « ennemi », Ferdinand. Même s’il est à l’origine de ce rapprochement, leur attachement semble réveiller une corde sensible. Il finira par oublier sa vengeance et abandonner ses pouvoirs, se libérant cette fois complètement. Le rôle est magnifiquement interprété par Ery Nzaramba, qui navigue dans les nuances du personnage, et assume à la fin un silence magnifique, juste après le mot libre, silence que l’on voudrait éternel et qui finit par être rompu par les applaudissements.b

Les autres libérations sont celles d’Ariel et de Caliban. Ariel est sublimement interprétée par Marilu Marini, un grand sourire aux lèvres, un manteau ouvert comme une cape pour s’envoler accomplir les missions qui lui sont confiées. Sa relation avec Prospero est bien travaillée, mélange de soumission, de demande de reconnaissance en même temps que d’aspiration à plus de liberté. Quant à Caliban, esprit plus retors, l’évolution est brusque, ses apparitions trop brèves pour que l’on puisse suivre ses voltefaces. C’est sans doute le prix à payer des nombreuses coupes. Miranda quant à elle se libère de l’île et de son père par l’amour, naturellement et sans équivoque.

Tempest Project offre un regard riche sur une pièce insaisissable. Les acteurs ont tous une très belle qualité de présence, qui leur permet de se passer de tout accessoire inutile. Il manque peut-être un peu de rythme ou de suspens, la révélation initiale de Prospero coupant court à l’imagination du spectateur (ces aveux arrivent à la fin dans le texte d’origine). Qu’importe, chaque regard est important dans le grand tableau de l’œuvre de Shakespeare.

Emmanuelle Picard

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