« LE DRAGON » : UN CONTE EXPLOSIF, PLUS PERTINENT QUE JAMAIS

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« Le dragon » – Thomas Jolly – Grande Halle de La Villette, Paris – du 14 au 17 avril 2022.

Grands faisceaux de lumière, maquillages outranciers, événements surnaturels, acteurs ultra engagés : rien ne ressemble plus à un spectacle de Thomas Jolly qu’un autre spectacle de Thomas Jolly (voir Henry VI, Richard III, Thyeste, La nuit de Madame Lucienne). Le directeur du Quai d’Angers présente à la Villette une pièce d’Evguéni Schwartz qui vient à point. Sous couvert de conte pour enfants avec dragon, chevalier et demoiselle à sauver, Le dragon, écrit en 1944, s’attaque à la dictature, aux abus de pouvoirs et aux conditions qui les rendent possibles. Près de quatre-vingt ans plus tard, le propos reste malheureusement pertinent, en référence à la Russie ou aux tentations extrémistes des élections françaises. Un texte coup de poing aux faux airs de légende à découvrir d’urgence.

Voilà près de 400 ans que le village vit sous les ordres d’un dragon à trois têtes. Chaque année, le monstre exige le sacrifice d’une jeune fille. Elsa et son père archiviste sont résignés à voir le tour de la jeune fille arriver, quand le chevalier Lancelot fait irruption chez eux. Ayant appris les malheurs du village dans le grand livre des plaintes, il vient défier le dragon, ce qui n’a pas l’air de plaire à tous les villageois…

Puisqu’il s’agit d’un conte féérique et de malheur, le noir est de rigueur. Thomas Jolly nous envoie dans un monde gothique et sombre, une grotte dont l’entrée rappelle la forme d’un œil. La scène est électrisée par des néons anguleux. Les lèvres d’Elsa sont noires. Les habitants du village portent sur le visage des marques étranges. Ils se saluent avec des gestes étonnants et un Dra ! qui rappelle le Heil Hitler. Les tables tournent, les chats parlent. Les trois têtes du dragon se transforment en trois personnages distincts tous plus terrifiants les uns que les autres. Quel drôle de monde désenchanté ! La proposition de Thomas Jolly est extrêmement graphique, amplifiée par les sons caverneux et les voix d’outre-monde. Ce monde là semble bien loin du nôtre, plus proche de Jack l’éventreur ou de la famille Adams. Dans ce contexte, les intentions de Lancelot sont assez étonnantes.

Arrive alors le personnage du bourgmestre, qui sera suivi des trois amies d’Elsa et de quelques villageois. Ils viennent apporter une part comique à la pièce. Manières, folie feinte, bassesses et petitesses se succèdent. L’énormité fait rire, la maladresse aussi, tout comme l’affectation déplacée. L’acteur qui joue le Bourgmestre se déchaine, prend le micro pour attirer l’attention du public comme il aime attirer l’attention des villageois. Le comique s’immisce partout : dans le sang qui éclabousse les amies d’Elsa, dans un cochon mort qui salue d’une patte alerte, dans un duo père-fils qui tient du grand guignol.

Le rire vient accompagné d’une grande gêne. D’où vient que la foule flatte si facilement le dragon, l’encense et le vénère même en son absence ? Pourquoi semblent-ils refuser l’aide de Lancelot ? Quelque chose ne colle pas. La fable continue, des artisans amis de Lancelot finissent par l’armer de leurs créations magiques.

Le combat avec le dragon est un show comme Thomas Jolly adore en livrer (cf les grandes scènes de bataille de Henry VI) avec moult moyens, cris, sangs, rages et fureurs. Au risque d’en faire trop. Au risque aussi de voir ses acteurs se casser la voix à force de tant crier. La pièce traine en longueur, il y a quelques départs au fil de l’eau, et c’est bien dommage parce que la quintessence de la pièce est dans les dix dernières minutes, après les simagrées des chants des villageois. Leur vraie nature se révèle alors pleinement, la gêne initiale se transforme en certitude : la dictature existe et s’entretient parce que les sujets l’acceptent, par peur ou intérêt. Le dragon n’a pas trois têtes mais cent, voire bien plus qu’il faudra exterminer dans chacun d’entre nous.

Voilà une fable qui nous renvoie à notre propre responsabilité dans les événements qui nous entourent. Que faisons-nous ? Comment réagissons-nous ? Quelle part avons-nous dans le pouvoir des tyrans ? En dépit de quelques longueurs, de cris trop appuyés, et d’un jeu souvent excessif, Thomas Jolly traite magistralement la noirceur du conte et rend le texte plus palpitant et nécessaire que jamais.

Emmanuelle Picard

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