« IDOMENEO », UN OPERA DE JEUNESSE DE MOZART ANNONCIATEUR DE SES GRANDES OEUVRES

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Idomeneo – Opéra en 3 actes de Wolfgang Amadeus Mozart créé le 29 janvier 1781 à Munich – Livret de l’Abbé Giambattista Varesco d’après « Idoménée » d’Antoine Danchet – Direction musicale : Débora Waldman – Mise en scène, scénographie et costumes : Sandra Pocceschi et Gioacomo Strada – Nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon donnée les 25 et 27 mars 2022

Fidèle à sa politique de diversification et en pleine cohérence avec le thème de l’année « Contre vents et marées », Frédéric Roels nous propose de redécouvrir Mozart au travers d’Idomeneo , opera seria souvent méconnu, composé par Mozart à l’âge de 25 ans et présenté pour la première fois dans la longue histoire de l’Opéra d’Avignon.

Un opera seria qui finit bien mais qui, à l’instar du genre, nous livre les états d’âmes et les terribles souffrances de ces personnages mythologiques malmenés par les dieux et victimes de leurs destinées. La guerre de Troie est terminée et peut-être que les dieux s’ennuient. Idomeneo, au retour dans sa patrie, pris dans une tempête et au bord du naufrage, fait à Neptune un terrible vœu, celui de lui offrir en sacrifice la première personne qu’il rencontrera s’il débarque sain et sauf sur ses terres. Rejeté par les flots sur une plage, il aperçoit alors une silhouette, celle de son fils, Idamante… Et nous voilà plongés au cœur d’une tragédie grecque où se mêlent le drame, l’amour, la jalousie, des sentiments et des émotions que Mozart exprime mieux que quiconque, comme une promesse de ses grands opéras à venir.

La mise en scène de Sandra Pocceschi et Gioacomo Strada est sobre, inventive et efficace. Les images sont recherchées et expressives. Les décors et les costumes, intemporels, aux dominantes gris perle tendent parfois à adoucir des images qui, par contraste, prennent toutes leur dimension dramatique par l’utilisation récurrente de la couleur rouge. Un rouge pourpre symbole de pouvoir et de passion pour la cape d’Idomeneo. Le rouge ardent du bronze en fusion dans une remarquable scène de coulée de la statue d’Idomeneo. Statue d’un héros, vainqueur de la guerre de Troie, qui chancelle et menace de chuter par son déni d’honorer son vœu au Dieu. Le rouge brûlant de la lave d’un volcan, terrible punition de Neptune pour empêcher le départ d’Idamante et punir le peuple de Crète. Enfin le rouge écarlate du sang, celui du monstre vaincu par Idamante et celui d’Elletra qui met fin à ses jours, victime de sa passion et rongée par la jalousie. Des images fortes aux tonalités de tragédie grecque.

On est loin toutefois du thème de la saison – contre vents et marées – car Neptune fait ici une escapade aux royaumes de Pluton et de Vulcain. Idomeneo n’est pas sauvé des flots mais apparaît comme renaissant des profondeurs de la terre. Les tempêtes et les monstres marins font place ici à un volcan, à un monstre issu des enfers. Une vision tellurique, torride, qui ne fait qu’attiser la braise des passions.

La distribution est cohérente avec ces options de mise en scène. Jonathan Boyd incarne Idomeneo avec charisme et une belle présence sur scène. Avec une diction claire et une voix puissante il interprète avec nuances les états d’âme d’un homme tour à tour roi puissant mais fragile et sensible, père autoritaire et aimant, coupable devant le Dieu et son peuple.

Idamante, rôle de travesti, est interprété avec candeur par Albane Carrère. Son timbre chaud apporte beaucoup de sensibilité à son rôle d’amoureux mais elle paraît parfois un peu effacée.

Ilia, la fille du roi Priam, prisonnière et amoureuse de son geôlier Idamante, est incarnée par Chiara Skerath avec une belle présence sur scène. Elle transmet ses émotions tant par sa voix souple aux vocalises toutes mozartiennes que par ses talents d’actrice.

Enfin, le piment de cet opéra, Elletra (Electre), est interprété avec ferveur par Serenad Uyar, soprano colorature turque. Ses interventions dominent la scène. Dans un costume à la fois guerrier et érotique, elle incarne une femme dominatrice et possessive, amoureuse d’Idamante et jalouse d’Ilia, et semble porter en elle toute la malédiction des Atrides. Impressionnante et dévorée par la jalousie dans son grand air « D’Oreste, d’Aiace » elle remporte l’adhésion du public.

Les autres rôles sont au meilleur niveau et les protagonistes sont tous crédibles dans leur personnage, tant sur le plan vocal que par leur jeu d’acteur. Le Chœur de l’Opéra Grand Avignon dirigé par Aurore Marchand apporte tout son souffle à la voix des dieux et au peuple de Crète.

L’orchestre National Avignon-Provence, toujours à l’aise dans la musique de Mozart, est placé sous la direction de Débora Waldman, sa nouvelle directrice musicale qui en a pris maintenant la pleine possession. La baguette est précise et la main gauche dessine toutes les nuances de la partition.

Le public réserve le meilleur accueil à ce spectacle de qualité et nombre de spectateurs découvrent sans doute avec plaisir cet opéra un peu méconnu. Mais on n’est pas ici en terre inconnue, le génie de Mozart et sa musique, reconnaissable entre toutes, sont bien là.

Jean-Louis Blanc

Photo Studio Delestrade / Opéra Grand Avignon 

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