UN « CANDIDE » JOYEUX QUI N’A RIEN PERDU EN FEROCITE

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Candide – Arnaud Meunier – Théâtre de la Ville (Espace Cardin), Paris – du 9 au 18 février 2022

Un joyeux conte philosophique qui n’a rien perdu en férocité

Vivons-nous dans le meilleur des mondes ? Et si oui, quelle « cause nécessaire » se cache derrière tous les malheurs du monde ? Le Candide de Voltaire est un récit initiatique étonnant, une suite d’histoires invraisemblables plus extravagantes les unes que les autres. Derrière la fiction se cache une attaque en règle de l’optimisme de Leibniz, avant de conclure en quelques phrases sur la morale du philosophe des Lumières. Le théâtre est un outil merveilleux pour narrer ces aventures romanesques, de Westphalie au Pérou, en passant par Venise, Paris et Constantinople. Arnaud Meunier s’en donne à cœur joie, s’appuyant sur deux musiciens pour tenir le rythme, et sur huit comédiens qui enchainent les situations les plus folles. C’est drôle, questionnant et très pertinent. La pandémie n’a-t-elle pas sa place aux côtés du tremblement de terre de Lisbonne de 1755 dans l’histoire mondiale ? Un classique ébouriffant à découvrir dans hésiter.

Candide, fils supposé de la sœur de monsieur le baron de Thunder-ten-tronckh, coule des jours heureux au château, en compagnie du fils et de la fille du baron (Cunégonde), du précepteur Pangloss et de la servante Paquette. Surpris en train d’embrasser Cunégonde, il est chassé du château et entame alors une longue errance faite de mésaventures successives…

Le plateau est un grand espace blanc, cadré par une arche rectangulaire surmontée de l’inscription « Le meilleur des mondes possibles », espace vierge qui peut accueillir tous les voyages des protagonistes. Côté jardin une batterie, côté cour un piano. Les musiciens font partie intégrante du spectacle et n’hésitent pas à intervenir pour jouer les personnages secondaires. Les costumes sont extravagants : embonpoint démesuré de la baronne, chevelures verticales… Arnaud Meunier s’est inspiré de la bande dessinée de Joann Sfar, et l’ironie est autant visuelle que verbale. Les personnages sont avant tout des conteurs et parlent d’eux-mêmes à la troisième personne, comme s’ils lisaient dans le livre à tout de rôle les passages les concernant. L’accompagnement musical et l’alternance rapide des conteurs soutiennent un rythme effréné dans ce délirant voyage autour du monde.

Il n’y a aucune limite aux épreuves rencontrées (vols, viols, violences, maladies, pauvreté, naufrages et pirateries). Tous, de la servante à la fille du baron, se retrouveront à chaque bout de la planète, même si chacun a pris une route distincte, comme si un aimant cosmique les ramenait autour de Candide et de son précepteur. Candide, nourri aux enseignements de Pangloss dans lequel Voltaire a mis sa propre interprétation de la philosophie de Leibniz qu’il n’a jamais lue, commence son voyage résolument optimiste. Il cherche une « cause nécessaire » à ses déconvenues, exercice de plus en plus difficile. Les tortures de l’inquisition, l’hypocrisie générale de l’inquisiteur, l’arrogance du fils du baron, les vols à répétition…Le questionnement grandit. Militaires, noblesse, amour et clergé en prennent pour leur grade. Il y a bien un épisode merveilleux dans l’Eldorado, où Candide et Cacambo sont accueillis avec bonheur et générosité. Mais c’est une parenthèse, un moment vite clos par la nécessité de retrouver Cunégonde. L’argent et les richesses reçues à profusion dans cet Eldorado n’apporteront pas le bonheur. Les maux d’aujourd’hui ont d’autres habits que ceux du XVIIIe siècle. Les idéaux sont aussi vite piétinés. Le dernier compagnon de route de Candide, Martin, est un pessimiste convaincu, pour qui aucun espoir n’existe.

C’est drôle, rythmé, et dérangeant. Les huit comédiens nous font faire le tour du monde, leur diversité d’âge, de nationalité et de couleur sont convaincantes. Romain Fauroux est un superbe Candide, qui navigue de la naïveté vers le doute. Vers où vont-ils ? Le dénouement est rapide, quelques minutes à Constantinople, pour retrouver le sens de la vie : « il faut cultiver notre jardin ». Le long préambule à la leçon, décalé et délirant, ne la rend pas moins percutante. Tout ça pour ça ? Travailler pour éloigner « l’ennui, le vice et le besoin » ?

Candide est toujours aussi percutant aujourd’hui qu’au XVIIIe siècle. L’époque cherche un sens qui fait défaut immanquablement. La leçon du philosophe prend une dimension particulière après toute la fantaisie des récits initiaux. Comme quoi, la légèreté du ton n’enlève rien à la gravité du contenu…

Emmanuelle Picard

Photo Sophie Bercet

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