« UNE TELEVISION FRANÇAISE », UNE IMMERSION EDIFIANTE DANS NOTRE HISTOIRE RECENTE

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Une Télévision Française – Thomas Quillardet – Théâtre de la Ville, Paris, du 5 au 22 janvier 2022 

« Une télévision française » est une création originale, un docu-théâtre : grâce à lui, nous replongeons dans notre passé. La pièce nous invite à un recul plein d’humour et bienvenu sur nos souvenirs et ces événements. Thomas Quillardet s’est intéressé au PAF, le paysage audiovisuel français qui accélère sa mue avec la privatisation de la Une. Il le fait en suivant l’équipe de la rédaction du journal télévisé. Partant de documents d’époque (archives de l’INA) et d’interviews avec des journalistes, il crée une saga avec moult personnages, interprétés par une troupe d’acteurs talentueux qui passent d’un caractère à l’autre avec aisance. Le rythme est soutenu, aucun temps mort dans cette saga de trois heures qui nous fait revivre la fin des années 80 y compris dans ses tubes musicaux. L’histoire de TF1 est aussi l’occasion d’interroger directement notre société : indépendance des journalistes, luttes de pouvoir internes, relations avec le pouvoir et les annonceurs, impact de l’audimat, projet culturel… Le recul apporté par trois décennies interroge efficacement. A voir absolument.

La scène est envahie de bureaux et de câbles, représentation condensée de la rédaction du journal de TF1. La « clope au bec », les journalistes s’agitent pour trouver des sujets. Nous sommes au printemps 1986. Le démarrage se fait en fanfare sur Tchernobyl. TF1 est encore une télévision publique. Les souvenirs reviennent, avec ce fameux nuage dont on nous avait bien dit qu’il s’était arrêté à la frontière… La question de la liberté de parole des journalistes se pose dès le début. Quelles enquêtes des journalistes peuvent-il entreprendre d’eux-mêmes ? La pièce revisite nos souvenirs, des tubes pop (Daho, Lio..) aux grands événements (privatisation de la Une, chute du mur de Berlin, guerre du Golf, la première cohabitation et le débat Mitterrand-Chirac, Tapie – Le Pen). Il y a un formidable travail de recherche qui permet de restituer toute une époque, autant sur les faits (archives de l’INA etc) que sur la forme. Le tailleur à manche ballons de Michèle Cotta est un signe des temps, de même que les lunettes, coiffures et une foultitude de détails qui nourrissent les personnages.

Ils sont onze comédiens pour faire vivre cette galerie de portraits, avec des temps de transition très courts. Le costume aide bien sûr. Une simple paire de boucle d’oreilles suffit pour faire surgir Claire Chazal. Avec le bon regard plissé, les gestes choisis, un homme à barbe peut convoquer la présentatrice vedette sur un plateau. Une femme peut passer de grand reporter à l’incarnation même de Francis Bouygues. Ces acteurs sont des caméléons, , et le rythme emporte tout. La construction de Thomas Quillardet est remarquable, elle enchaine et organise les transitions en un clin d’œil. Une série télévisée est stoppée net pour annoncer le début de la guerre du Golfe, les points en salle de rédaction passent directement au grand oral de Bouygues devant la commission d’attribution de TF1, tout va très vite sans perdre le spectateur à aucun moment.

Côté fond, le spectacle soulève des questions fondamentales. Comment est-il possible que personne n’ait vu le coup venir sur le choix de TF1 pour être privatisée ? Il est fascinant de voir la gestion des ressources humaines du TF1 public, où les contrats de travail semblent optionnels. De même que le grand oral de Francis Bouygues, coaché par Tapie pour obtenir la chaine est sidérant : il est question d’opéra, de concert, de théâtre et de la place de la culture garantie sur la chaine. Tout ressemble à une farce. L’arrivée de l’audimat et son impact potentiel sur les choix de la rédaction fait froid dans le dos, comme la charte éthique impossible à mettre en place et le poids des annonceurs. La guerre couverte en direct, avec des images en continu alors que personne n’a rien à dire, et qui préfigure les chaines de news, est désespérante. Quant aux luttes d’influence et de pouvoir au sein des rédactions, elles semblent persister à toute époque.

« Une télévision française » est un travail remarquable, à la fois par la recherche, le montage et le jeu des comédiens. La fresque est entrainante, drôle et pose ses questions. Elle nous fait prendre du recul sur la dynamique de changement, et nous montre que nos résistances sont aisément dépassées. A se demander ce que Thomas Quillardet ferait de la période du Covid actuelle…

Emmanuelle Picard

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