« MADAMA BUTTERFLY » : UNE TRANSPOSITION REUSSIE DE L’OPERA DE PUCCINI

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Madama Butterfly – Opéra de Giacomo Puccini créé le 17 février 1904 à la Scala de Milan – Mise en scène : Daniel Benoin – Direction musicale : Samuel Jean – Production de l’Opéra de Nice donnée à l’Opéra Grand Avignon les 12, 14 et 16 novembre 2021

« Madame Butterfly » ! Le titre n’est pas anodin. Cio-Cio-San, jeune geisha de 15 ans d’une famille ruinée, est devenue Madame. Madame Pinkerton comme elle aime à le rappeler tant elle est amoureuse de son mari américain, tant elle idéalise la civilisation américaine, tant elle rêve de renaissance et de bonheur, au point de se convertir au christianisme et d’abandonner sa culture japonaise traditionnelle jusqu’à se faire renier par sa famille.

Mais ce mariage, organisé par Goro, un entremetteur cupide et opportuniste pour satisfaire les besoins amoureux d’un officier de la marine américaine en escale à Nagasaki, Pinkerton, est un mariage à la manière japonaise, c’est-à-dire un contrat en bonne et due forme pour 999 ans résiliable tous les mois.

Une passion commune unit rapidement ces deux êtres aux intentions et aux attentes si différentes. Mais Pinkerton part à la fin de la belle saison, durant trois ans la situation de Cio-Cio-San et de sa servante Suzuki se dégrade. L’entremetteur flaire une bonne affaire et rôde autour des deux femmes avec des prétendants fortunés, mais Cio-Cio-San est inébranlable dans son attente pathétique et obstinée. Sa passion est intacte et elle est convaincue que Pinkerton reviendra et l’emmènera aux Etats-Unis avec l’enfant né de leurs amours éphémères.

Trois ans plus tard Pinkerton revient avec son épouse américaine et constate, consterné et plein de remords, les ravages engendrés par sa lubie amoureuse. Il repartira avec l’enfant, pour son bien… Au comble du désespoir Cio-Cio-San sort brutalement de son rêve éveillé et le dénouement est inéluctable. Comme son père elle se fera hara-kiri avec le même poignard sur lequel est inscrit « qui ne peut vivre dans l’honneur doit mourir avec honneur ».

Ce drame bouleversant et pathétique qui va crescendo jusqu’au dénouement fatal et annoncé n’est pas qu’une simple histoire d’amour qui tourne mal. L’opéra de Puccini comporte de nombreuses facettes dont certaines sont d’une actualité brûlante. Pinkerton, malgré ses remords et une certaine sincérité, symbolise, au-delà de l’impérialisme américain, la domination de l’argent et des vainqueurs sur les peuples vaincus et fragiles, le mépris des cultures traditionnelles et évidemment l’oppression de la femme vue comme un objet de désir et d’amusement.

En la personne du bonze qui voyait en Cio-Cio-San une geisha soumise et qui entraîne sa famille à la renier, on découvre un intégrisme culturel et religieux, motivé sans doute par une réaction à ce nouvel impérialisme et par la nécessaire protection de cette riche culture japonaise, prégnante et séculaire, mais qui n’en demeure pas moins intolérante et obscurantiste. Enfin, le marieur, Goro, incarne les inévitables opportunistes, collaborateurs avec les vainqueurs et les puissants, qui recherchent avant tout leur propre intérêt au détriment et au mépris de leur culture et de leur propre peuple.

Cet opéra, créé à Milan en 1904, situe l’action à Nagasaki vers la fin du XIXème siècle à une période pratiquement contemporaine à sa création. Dans cette production de l’Opéra de Nice, le metteur en scène, Daniel Benoin, resitue bien l’action à Nagasaki mais une cinquantaine d’années plus tard, soit après la bombe « Fat Man » qui a dévasté la ville en 1945, dans un environnement de terre brûlée.

Cette mise en scène rompt avec les traditionnels cerisiers en fleurs et ce Japon ancestral idéalisé. Les arbres sont calcinés, l’action se déroule au milieu des ruines et dans une cabane de fortune, les fleurs sont remplacées par de dérisoires moulins en plastique et des bouts de papier. Les choristes sont vêtus de costumes gris cendre et prennent des formes fantomatiques. L’intermède musical du troisième acte qui suit la longue nuit d’attente de Cio-Cio-San est illustré en fond de scène par des images de guerre et du bombardement nucléaire de Nagasaki. Des images violentes, cohérentes avec le contexte de la mise en scène, mais peu en rapport avec ce magnifique thème musical, chargé d’émotion contenue et de fatalité.

La maison que fait visiter Goro à son futur locataire américain est présentée judicieusement sous la forme d’une maquette qui évoque sans doute l’espoir de reconstruction et de renaissance du Japon après la catastrophe mais aussi, pour Cio-Cio-San, l’espoir de construire un véritable nid d’amour. Cette proposition du metteur en scène ne manque pas d’évoquer des analogies avec les drames européens du XXème siècle et certains conflits de civilisations actuels. En outre cette désolation amplifie, peut-être avec une certaine redondance, l’atmosphère tendue de ce drame annoncé.

En cette soirée du mardi 16 novembre, le rôle de Cio-Cio-San est tenu par Noriko Urata qui, souffrante, est remplacée dès le deuxième acte par Héloïse Koempgen. Ce contretemps permet de faire ressortir deux facettes de ce personnage dans des interprétations et des registres bien différents. Noriko Urata, certainement pas au mieux de sa forme, dans un timbre sombre et un peu en deçà de l’orchestre, apparaît comme une jeune geisha effacée et fragile alors qu’Héloïse Koempgen – trois ans plus tard – incarne une femme déterminée et charismatique, tant par sa voix généreuse que par son jeu de scène expressif. Elle remporte l’adhésion du public dans le célèbre air « Un bel di, vedremo… », interprété avec beaucoup de nuances entre une émouvante sensibilité et la force de sa passion amoureuse.

Avi Klemberg incarne Pinkerton avec une voix assurée et une belle présence sur scène, successivement insouciant à la recherche d’une aventure, amoureux passionné, puis rongé par le remords, fuyant devant le cadavre de Cio-Cio-San.

Le personnage clé de Suzuki, fidèle servante de Cio-cio-San, pleine de sagesse et de compassion est interprété avec justesse par Marion Lebègue. Christian Federici incarne le consul américain Sharpless – cassandre du drame à venir et accablé par le dénouement tragique de ce qui devait n’être qu’une banale rencontre amoureuse – avec une voix assurée au timbre clair. Le reste de la distribution est homogène et de qualité, tant au niveau vocal qu’au niveau de la crédibilité des interprètes avec leurs personnages.

La direction musicale est confiée à Samuel Jean – que le public avignonnais retrouve avec plaisir – qui maîtrise à merveille l’Orchestre National Avignon-Provence qu’il connait comme sa poche. La direction est nuancée, colorée, et la dimension dramatique de la partition de Puccini est parfaitement rendue, en particulier au travers de cuivres éclatants. Le Chœur de l’Opéra Grand Avignon, sous la direction d’Aurore Marchand, est toujours fidèle au poste à son meilleur niveau.

Après le remarquable « Peter Grimes » de Benjamin Britten – une découverte pour la plupart – qui a ouvert cette saison lyrique tant attendue, le programme éclectique élaboré par Frédéric Roels se poursuit avec un opéra bien connu du public avignonnais qui lui a réservé le meilleur accueil. Un magnifique spectacle, tant sur le plan musical qu’émotionnel, dans une mise en scène originale qui n’hésite pas à replacer ce drame intimiste et sentimental au cœur du drame humain de la Seconde Guerre Mondiale.

Jean-Louis Blanc

Photo Opéra d’Avignon

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