« LE CIEL DE NANTES » : CHAQUE FAMILLE MALHEUREUSE L’EST À SA FAÇON

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Le Ciel de Nantes – mise en scène : Christophe Honoré – au Théâtre des Célestins, Lyon, du 6 au 13 novembre 2021  

Dans une salle de cinéma désaffectée aux fauteuils aussi rouges que ceux de la salle de théâtre, Christophe Honoré comme fils prodige présente aux membres de sa famille, réunis pour l’occasion, les premières didascalies du film qu’il aimerait réaliser sur leurs existences. Décédés pour la plupart, accidents, suicides ou maladies, ils ont gardé les uns envers les autres une étrange rancœur mêlée d’amour et de nostalgie. Ainsi, la parole chronologique et narrative de l’artiste est vite arrêtée par ces personnages qui pointent du doigt sans langue de bois l’incomplétude de certains passages pour justifier avec précision leurs choix, leurs erreurs, en revenant sur leurs histoires en parfaits revenants. La grand-mère raconte la scène de séduction qui fut l’ouverture de sa mauvaise histoire d’amour avec un espagnol violent, par la suite rejeté et méprisé (à juste titre ?) jusque dans la tombe par ses enfants avec lesquels il a pourtant toujours tenté de renouer en se montrant discret (se montrant peu) plutôt qu’indifférent. Puis c’est à l’oncle de raconter avec force détails comiques son suicide, omettant cependant les violences qu’il exerce quotidiennement à l’encontre de son fils, tout comme cet autre cache plus vertueusement à sa mère le cancer dont il est atteint en se faisant passer pour punk. Les ellipses, lacunes et fragmentations intrinsèques aux récits intimes des membres de cette famille sont rendues sensibles par le travail scénique de ces voix bravaches qu’on ne laisse jamais aller au bout de leurs secrets tant elles sont interminablement débranchées, amputées, entrecoupées (avec un dynamisme propre à l’écriture plateau). Le jeu d’apparitions/disparitions que la présence de la caméra vient corroborer travaille lui aussi à combler les brèches tout en les assumant : il faudrait que le spectacle dure toutes leurs vies pour pouvoir aligner ne serait-ce que trois fractales.

Insuffisant, le spectacle l’est également au niveau de la transcription figurative du souvenir : “Quand les gens ont vraiment existé, on a du mal à les faire jouer par d’autres […] Je ne peux que vous trahir.” se rend bien compte Christophe ; on ne saurait spatialiser le temps (Bergson) et encore moins la mort. Avoir recours au théâtre permet au metteur en scène de rendre sa création davantage provisoire, fugitive, transitoire que le cinéma qui immobilise les images en élaguant les rougeurs des visages, et si Marina Foïs a été filmée on n’avait d’elle que son tout petit bout de menton, depuis le paradis des Célestins où nous étions. “Il est souvent difficile de voir un visage au théâtre” (« Comment est la nuit ? », Jean-Loup Rivière) alors même que le visage en tant que lieu des affects constitue l’essence même du théâtre. Alors où le trouve-t-on ? “Sur la scène toute entière” répond Rivière. “Une entrée est un clin d’œil, un jeu de lumière une moue, et l’imperceptible fait un sourire que le myope peut attraper en plein vol.” S’il est ambitieux de monter un spectacle sur le thème ancestral des “familles je vous hais”, un “visage” joueur, charnel et révolté s’aperçoit par bribes et suffit à faire du « Ciel de Nantes » une constellation qu’on ne regrette pas d’avoir vu se relier.

Célia Jaillet

Photo J.L. Fernandez

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