« PETER GRIMES », OUVERTURE BRILLANTE POUR LE RENOUVEAU DE L’OPERA D’AVIGNON

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« Peter Grimes » – Opéra de Benjamin Britten créé le 7 juin 1945 à Londres – Livret de Montagu Stater, d’après The Borough de Georges Crabbe – Donné à l’Opéra Grand Avignon les 15 et 17 octobre 2021 – Direction musicale : Federico Santi – Mise en scène : Frédéric Roels

Après quatre années de travaux, le moment est enfin venu pour le public avignonnais, impatience et curiosité mêlées, de découvrir le nouvel écrin de leurs soirées favorites, ce lieu chargé d’histoire, passeur d’Art et d’émotions.

C’est donc au travers d’une véritable renaissance que l’opéra historique d’Avignon, remodelé en profondeur jusque dans son infrastructure pour offrir de nouvelles fonctionnalités et disposer des derniers progrès de la technologie en matière de spectacle et d’accueil, s’offre à la découverte du public. Une technologie qui a su rester discrète et qui s’efface devant la mise en valeur de l’élégance et de la richesse de sa salle à l’italienne qui a été restaurée dans les moindres détails.

Une découverte architecturale qui, dans le cadre d’un programme éclectique et novateur souhaité et revendiqué par Frédéric Roels, s’accompagne, dès cette ouverture, de découvertes sur le plan artistique. Découverte de la remarquable symphonie n° 1 de Louise Farrenc, lors du concert inaugural du 14 octobre, qui a fait souffler un vent de romantisme sur la salle et qui rend justice à cette compositrice injustement oubliée. Découverte enfin, pour l’ouverture de la saison lyrique, de l’opéra Peter Grimes de Benjamin Britten mis en scène par Frédéric Roels lui-même, interprété pour la première fois à Avignon et sans doute méconnu par nombre de mélomanes.

Cet opéra, créé à Londres quelques jours après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale – dont on peut se demander quel a pu être son impact sur l’œuvre – aborde les thèmes de l’exclusion, de l’intolérance, de la rumeur et de la calomnie, ces curieux comportements sociaux, intemporels, on ne peut plus d’actualité, qui prenaient corps au « café du commerce » et qui se complaisent de nos jours sur les réseaux sociaux ou certains médias avec les drames que l’on connait.

L’action, que Frédéric Roels a situé dans les années 1970, se déroule dans un petit port de la côte est de l’Angleterre, battu par les vents marins et les tempêtes sous un ciel de plomb menaçant. Peter Grimes est un pêcheur bourru, marginal, vivant seul dans sa cabane sur la falaise, qui revient un jour de la pêche sans son mousse, disparu en mer. Il est vite soupçonné par le village d’être responsable de cette disparition. Malgré les inquiétudes de la population du village et avec le soutien de l’institutrice qui lui fait confiance, un nouveau mousse lui est confié, un jeune garçon qui présente bientôt des traces de coups et qui, paniqué, chute de la falaise. Soumis à la vindicte populaire et au lynchage qui se prépare, il part au large pour se saborder en pleine mer.

La population du village, représentée par les chœurs et une dizaine de solistes en sus des deux protagonistes principaux – Peter Grimes et l’institutrice Ellen Orford – joue un rôle important dans l’opéra, tant au niveau de l’action qu’au niveau musical. Riche de nombreuses individualités, nous découvrons une population bigote et bien-pensante dont la dévotion s’arrête toutefois aux portes de l’auberge du village animée par sa patronne, Tantine, dont les deux nièces consolent les âmes seules. Un microcosme fertile où se cultivent commérages et idées reçues.

Mais qui est vraiment Peter Grimes ? Le personnage est complexe et ne saurait se réduire à ce pêcheur solitaire et violent perçu comme tel par nombre de paroissiens du village. Il rêve de réussir, de se réhabiliter et d’épouser Ellen Orford. Il apparaît parfois comme un rêveur, un poète à la sensibilité refoulée qui se laisse sans doute déborder par un instinct de violence incontrôlable. L’habileté du librettiste et surtout la musique de Benjamin Britten, expressive et puissante, inquiétante et mystérieuse, évoquant un drame annoncé, laisse place à de nombreux questionnements et procure un certain malaise tout au long du spectacle. Peter Grimes est-il vraiment coupable ? On aimerait le comprendre mais l’opéra ne donne pas toutes les clés. Il y a sans doute autant de Peter Grimes que de spectateurs.

La mise en scène de Frédéric Roels est sobre, sombre, et évoque la dureté de la vie dans ce village soumis aux marées et aux tempêtes. Le décor sent bon la marée et le vent du large. Deux pontons mobiles deviennent successivement une table de taverne, une falaise sur un fond de ciel menaçant. Une barque renversée, prémonitoire, occupe le centre de la scène et les lieux de l’action sont suggérés par de belles images en clair-obscur au moyen d’une immense toile satinée évoquant tour à tour une mer tempétueuse, une église, la cabane du pêcheur ou qui plane sur la foule telle une araignée géante et oppressante. La scénographie, malgré les nombreux protagonistes, reste limpide et les scènes de foule sont parfaitement maîtrisées.

Dans le rôle de Peter Grimes, le ténor Uwe Stickert, avec une voix claire et nuancée, permet de traduire toute la complexité du personnage, tour à tour bourru et coléreux, tendre et passionné, particulièrement émouvant dans ses élans de tendresse envers Ellen et dans son rêve, désormais inaccessible, d’un bonheur familial. Ludivine Gombert incarne une Ellen Orford tendre et sensible, pleine de compassion et d’espérance, une bouée de sauvetage pour Peter Grimes qu’il ne saura pas saisir.

Les autres rôles, une dizaine de solistes, font l’objet d’une distribution homogène et de bon niveau. Tous savent dégager une personnalité, soulignée par leur costume et un jeu de scène bien construit. On retiendra en particulier la prestation du baryton anglais Robin Adams dans le rôle du capitaine Balstrode qui, avec puissance et charisme, apporte une certaine sagesse dans cette agitation collective. Soulignons enfin l’importance des chœurs qui portent avec puissance une vox populi qui enfle et qui déferle comme une grande marée. Le chœur de l’Opéra Grand Avignon – épaulé par des choristes de l’Opéra de Montpellier – se situe là au meilleur niveau.

Federico Santi qui dirige l’Orchestre National Avignon-Provence, partenaire incontournable de l’Opéra Grand Avignon, interprète avec brio et conviction la partition de Benjamin Britten, une musique aux accents dramatiques, puissante et expressive qui met en relief les différents pupitres de l’orchestre, qui évoque la montée de cette hystérie collective, puissante et irrépressible comme la marée.

Cette production contemporaine, a priori plutôt risquée, remporte l’adhésion d’un public enthousiaste. Un spectacle d’ouverture solide et brillant qui signe la renaissance de ce théâtre historique, sans doute le cœur d’Avignon, pour le siècle à venir.

Jean-Louis Blanc

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Photos Opéra Grand Avignon 2021

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