« HUIT HEURES NE FONT PAS UN JOUR » : DU COLLECTIF AVANT TOUTE CHOSE

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Huit heures ne font pas un jour – Julie Deliquet – Théâtre Gérard Philippe, Saint Denis – du 29 septembre au 17 octobre 2021

Au fil de ses choix, la nouvelle directrice du Théâtre Gérard Philippe Julie Deliquet trace un chemin singulier dans ses mises en scène inspirées par l’image filmée et le collectif. Après Fanny et Alexandre, adapté de l’œuvre d’Ingmar Bergman, et un Conte de Noël, tiré du film d’Arnaud Desplechin, elle s’attaque à une mini-série de Rainer Werner Fassbinder, Huit heures ne font pas un jour, tournée dans les années 70 en Allemagne. « Œuvre du peuple pensée pour le peuple », combinant histoires d’ouvriers et histoires de famille, la pièce dénonce clivages sociaux, racisme, machisme, et capitalisme sauvage de l’époque. Sa force réside dans la dynamique des treize comédiens qui campent efficacement une galerie de personnages hauts en couleur et jouent ensemble avec une grande fluidité. Le chemin parcouru depuis les années 70 est parfois tortueux. La dénonciation des préjugés ne manque pas d’humour, le regard sur la classe ouvrière, et l’utopie, font sourire, mais restent abordés superficiellement. L’essentiel est ailleurs, dans la parole donnée à une frange de population peu représentée alors, et surtout dans le très beau jeu collectif.

La famille Krügger-Epp fête l’anniversaire de l’aïeule, Luise, femme fantasque, retraitée sans le sou qui vit chez sa fille par manque de moyen. Tandis que sa petite fille Monika fait face à un mari dur et autoritaire, son petit-fils ouvrier Jochen tombe amoureux de Marion, une « fille de fonctionnaire ». La vie de l’usine qui l’emploie est perturbée par les décisions de la direction. Les déboires des ouvriers s’invitent dans la saga familiale.

Les vestiaires de l’usine sont au centre du spectacle. Ils hébergent la fête d’anniversaire interrompue par la pluie, puis les discussions de Jochen avec ses collègues de travail et aussi les fêtes à venir. Les années 70 s’installent avec une vieille radio et surtout des costumes : pantalons à pattes d’éléphant, grandes lunettes et une certaine affection pour les couleurs vives. Comme pour Fanny et Alexandre, Julie Deliquet commence la pièce avec un banquet,. C’est dans les célébrations que la dynamique de groupe s’installe. Les remarques fusent, les invectives se multiplient. La grand-mère Luise (Evelyne Didi) est extraordinaire, plus grande que nature. Sa générosité, son bagou et son courage fascinent. Elle parle sans filtre, que ce soit de ses filles, de son gendre, de son amant ou de la société qui ne permet pas aux vieux de se loger. Sa folie et sa liberté de penser ouvrent la voie à ses petits-enfants. Dans cette famille, chacun essaie de vivre comme il peut avec son lot de souffrance. La langue est courante, le parler « vrai », y compris pour aborder des broutilles de la vie quotidienne. L’histoire familiale permet d’aborder la solidarité entre les générations, la précarité des personnages âgées, le manque de crèches, les difficultés de logement, la place des femmes dans la société, le clivage entre classes sociales. Le regard de Luise ouvre toutes les portes.

L’univers de l’usine quant à lui est centré sur l’équipe de six ouvriers et sa dynamique. S’y côtoient jeunes et vieux, immigrés, hommes et femmes, tous avec des échelons et des salaires différents. Les langues se délient à la fin des postes de travail. Là encore, le groupe est un point de départ pour parler de la condition ouvrière : primes de productivité contre-productives, recrutements externes imposés, déménagements d’usine douloureux, racismes, nouvelles organisations du travail. Les questions sont justes, leur traitement plus sommaire.

Les comédiens jouent souvent plusieurs rôles, ils donnent un corps et un langage propre à chacun, basculent de l’un à l’autre des personnages en un instant. Tous sont fabuleux et croustillants, à la limite de la caricature. La pièce dure 3h15 mais ne pèse aucunement, les enchainements sont fluides et efficaces. Huit heures ne font pas un jour est une saga très réussie, emmené par une troupe solidaire et formidablement harmonieuse. A voir sans hésiter.

Emmanuelle Picard

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