« OH LES BEAUX JOURS » : UNE LECTURE INCARNEE QUI REHABILITE WILLIE

oh les beaux jours

Oh les beaux jours – Peter Brook et Marie-Hélène Estienne – Théâtre des Bouffes du Nord – du 7 au 16 octobre 2021

Et si la meilleure manière de redécouvrir Beckett était de ne pas de le prendre à la lettre, de dépasser les mises en scène uniformes qu’il a imposées, en s’enfonçant dans la lecture des nombreuses didascalies dont il parsème ses textes ? La pièce « Oh les beaux jours » est généralement identifiable au premier coup d’œil : une actrice connue, enfoncée dans un tas de terre, s’accroche désespérément à une ombrelle blanche. L’image est puissante, elle dit toute l’incapacité et le déclin inexorable de Winnie l’héroïne, mais elle est aussi écrasante. Le personnage du mari, Willie, brille en général aussi par son absence. En prenant le parti de la lecture du texte entier et en s’affranchissant de lourds décors, Peter Brook et Marie-Hélène Estienne reviennent à l’essentiel. Dans le bel écrin des Bouffes du Nord, Kathryn Hunter et Marcello Magni installent un dialogue singulier au sein du couple. L’actrice est infiniment expressive, traversée par toutes les émotions, tandis que son mari à la scène comme à la ville s’impose par touches successives non dénuées d’humour. Une belle expérience.

L’argument central est simplissime : Winnie, femme (blonde) d’une cinquantaine d’années est prisonnière d’un gros « mamelon » de terre, pieds et jambes enfouis et paralysés. Elle occupe ses journées par un monologue continu, s’adressant à son mari Willie qui ne lui répond jamais.

Lecture certes, mais avec accessoires. Winnie est installée à une table drapée, avec tous ses objets fétiches devant elle (sac, ombrelle, revolver Browning…). Willie est assis sur une caisse à côté, et attrape chapeau, mouchoir et autre élément scénique au gré de sa lecture. Tous deux ont le texte en main, sur lequel on devine moult annotations, dans un français marqué par leurs accents d’origine. Marcello – Willie prend en charge les annotations et plante le décor. Winnie se lance dans une logorrhée verbale ininterrompue, des phrases qui s’enchainent. Elle commence sa journée par se brosser les dents et s’extasier devant les petites inscriptions de l’objet (« pure soie… »). Elle quémande l’approbation de Willie qui reste obstinément silencieux. La situation est absurde, incongrue. Il faut « tirer sa journée » comme on peut, l’occupant avec des rituels vides de sens, des souvenirs qui peinent à revenir, le tout avec un optimisme forcé pour faire bonne figure. Kathryn Hunter excelle dans ce contraste d’émotions : joies feintes et douleur véritable, faire face en souriant tout en étant désespérée. Le déclin est inévitable, ses capacités ne cessent d’être réduites. Seule sa tête est visible dans le deuxième acte.

La révélation de cette lecture vient dans les silences si chers à Beckett. Ils sont indiqués dans le texte par ces mots « un temps », qui ponctuent le monologue de Winnie. Les faire lire par Willie a un double avantage : le rythme s’accélère, et la présence du mari est renforcée. Les intonations qu’il donne sont autant de répliques virtuelles. Il devient un auditeur actif, sur le qui-vive. Il s’installe alors un autre dialogue, non dénué d’humour. Il y a tant de manières différentes de dire « un temps ». Marcello-Willie est aussi un acteur très physique, sa gestuelle contribue au tragi-comique de la situation. Ses mouvements ralentis, empêchés ou maladroits au milieu des chaises et des caisses sont clownesques.

La pièce se clôt sur « un long regard » entre Winnie et Willie, Willie tendant la main vers sa femme dans un geste ambigu : cherche-t-il à toucher son visage ou bien à se saisir du revolver Browning à côté d’elle ? La lumière est sublime, dessinant les silhouettes dans une demi-pénombre. La complicité des deux acteurs rend le moment inoubliable.

« Oh les beaux jours » est une pièce dérangeante, qui nous renvoie à la vieillesse inexorable et au vide des jours paralysés. La « réhabilitation » de Willie par les didascalies, l’humour qu’il amène par sa gestuelle apportent un éclairage bienvenu sur la dynamique du couple.

Emmanuelle Picard

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