« LOCO », ENTRE FOLIE ET RAISON, QUELLE EST LA FRONTIERE ?

loco_photo3

LOCO : Mise en scène, dramaturgie, conception scénographique et marionnettes : Natacha Belova / Mise en scène, dramaturgie et interprétation : Tita Iacobelli / Interprétation : Marta Pereira. Adaptation de la nouvelle russe « Le journal d’un, fou » de Nicolaï Gogol (1834). Théâtre National à Bruxelles, jusqu’au 9 octobre 2021. Durée 60 minutes.

Ovation, encore et encore, largement méritée !

L’histoire : Plongée dans l’obscurité, la scène révèle un lit en fer blanc à peine éclairé. Sous les draps, quelqu’un semble dormir. Une musique douce apaise l’atmosphère, et soudain, des chuchotements. Poprichtchine, Poprichtchine. À peine quelques secondes, et le spectateur sait qu’il est au bon endroit.

Poprichtchine (P.) – représenté par une marionnette avatar aux corps multiples- a du mal à se lever. Il ne veut pas aller travailler : « Je ne vois pas l’intérêt qu’il y a à travailler dans un ministère, cela ne me rapporte absolument rien ». Et pour cause, sans cesse réprimandé par son supérieur ou moqué par ses collègues, P. est copiste au ministère et passe son temps à tailler les crayons de « Son Excellence », comprenez, son supérieur, le Bourgmestre. C’est en taillant l’un d’eux dans le bureau de ce dernier, que son cœur et son âme vont chavirer. Sophie, la fille du Bourgmestre, entre dans la pièce cherchant son père. « La voix canari » de la jeune femme le bouleverse, c’est le coup de foudre à sens unique. Il osera à peine lui parler, se sent ridicule, nul, un moins que rien. Et c’est cet amour impossible qui va déclencher peu à peu sa folie. Ne pouvant s’adresser à elle directement, c’est avec la chienne de Sophie qu’il a des conversations, convaincu que l’animal non seulement parle réellement mais entretient une correspondance avec un autre chien. Pris d’hallucinations auditives et visuelles, c’est dans ces lettres imaginées qu’il apprend le mariage de Sophie avec un homme de la haute bourgeoisie, entre autres divagations.

Dans son monde intérieur, absurde et pathétique, P. est convaincu que, pour gagner l’amour de la belle, il doit devenir quelqu’un d’autre. Pour oublier sa misérable vie et ses terribles souffrances, fuir la réalité est une évidence. Sombrer dans la folie devient son refuge. P. aime le théâtre, et malgré ses maigres ressources, il arrive à s’y rendre assez souvent. Est-ce à travers ce monde artistique que lui viendra l’inspiration ? Quoiqu’il en soit, avec l’espoir fou de conquérir l’impossible, s’immisce dans sa tête la conviction qu’il est le Roi d’Espagne, Ferdinand VII !

Que va-t-il advenir de Poprichtchine ? Va-t-il vivre l’amour avec Sophie ? Où le mènera sa folie ? Comment réagiront-ils au ministère ?

La mise en scène, un petit bijou : Très belle mise en scène et scénographie, tant du point de vue visuel qu’auditif. On est frappé par la simplicité du décor à la Growtovski. Poésie, mimes, ivresse, onirisme, on est loin du théâtre marionnette cliché, guignolesque. Le public s’attache très vite à P. Il est vraiment LOCO! Perché. Musique, danse, chant, sons et lumières, costumes, autant d’ingrédients réunis pour faire de cette création un spectacle plus que réussi (il convient ici de souligner l’excellent travail de ces artistes créateurs, voir noms ci-dessous). Les deux extraordinaires interprètes, Tita Iacobelli et Marta Pereira, forment un duo exceptionnel, à la fois les corps multiples de la marionnette P. et les voix de la conscience et de l’esprit torturé de ce personnage quasi réel, tant il est émouvant et tendre. Elles évoluent sur scène avec une agilité et une coordination incroyable. Tant et si bien, qu’elles semblent sœurs jumelles.

Réel, imagination, souvenirs = création prodigieuse : Ce n’est pas la première fois que les deux créatrices, Iacobelli et Belova, travaillent ensemble : souvenez-vous du succès de « Tchaïka » (Sacré meilleur seul en scène en 2019) adapté du roman de Tchekov « La Mouette », premier spectacle de la Compagnie Belova dont elles font partie et une collection de nombreux prix dans divers pays. Il a représenté une centaine de fois au Chili, en Belgique, en France, en Autriche, en Slovénie et en Tunisie. Les créations de ce duo, c’est certain, on en redemande ! Pour cette mise en scène extraordinaire, Natacha va s’inspirer de la nouvelle de Gogol et de la vie de ce dernier, solitaire et exilé, qui finira d’ailleurs -ironie du sort- comme son personnage, rejeté. Mais pas seulement puisque la créatrice russe, se souvient de son propre père, acteur, metteur en scène et « pédagogue éloquent », confie Belova au Théâtre National. Ce père qui a joué le rôle de P. sur scène, dont la vie n’a pas non plus été un fleuve tranquille, vu comme un excentrique dans sa petite ville, carrière fracassée et alcoolique depuis l’âge de vingt ans. Dans ce spectacle, l’intention est de « mêler la fiction du récit à la réalité de son auteur ayant vécu dans la Russie de son époque au XIXè Siècle.

L’être ou la paraître, telle est la confusion ! Ne sommes-nous pas tous souvent, parfois, un jour, confrontés au besoin d’être valorisé, reconnu, aimé, dans une société sans cesse plus compétitive ? Ne sommes-nous pas sans cesse à la recherche d’une identité ? Trois siècles nous séparent de ce conte absurde du brillant Gogol, et pourtant rien ne semble avoir changé…

LOCO, à voir absolument ! « Le journal d’un Fou » de Nicolaï Gogol, à lire, à relire ou à découvrir. Et dans la foulée « La Mouette » de Tchekov. Il est à noter que « Tchaïka » se joue également au Théâtre National du 12 au 16 octobre prochains.

Julia Garlito Y Romo,
à Bruxelles

Pour la petite histoire : Natacha Belova est historienne de formation, une artiste autodidacte russe résidant en Belgique depuis 1995. Spécialisée, entre autre, dans l’art de la marionnette. Nominée trois fois aux Prix de la critique 2008, 2009, 2010. Quant à la chilienne, Tita Iacobelli, prix de la meilleure actrice en 2003, dans le Festival de Nuevos Directores. Elle même, entre autre, codirectrice, actrice, marionnettiste et enseignante dans les ateliers de marionette de la Compagnie Viajenmóvil de Jaime Lorca, acteur, dramaturge et directeur chilien.

Le saviez-vous ? Nicolaï gogol (1802-1852) est un écrivain et nouvelliste russe d’origine ukrainienne. Son père écrit des petites pièces de théâtre et c’est de lui que lui vient l’amour pour la littérature. Il a écrit de nombreuses nouvelles sur la folie et la déchéance, avec une observation très précise de la société russe de son époque. Une société dont il hait la bureaucratie. Fatigué des critiques envers son œuvre, rongé par le doute, dépressif, il brûlera souvent ses écrits. Il voyage beaucoup, avec comme lieu de prédilection, l’Italie. Souvent pris dans le tourbillon de ses conflits internes, il sera, lui aussi, tout comme le personnage Poprichtchine (inspiré, en partie, de sa propre vie), rejeté de tous et atrocement maltraité par des médecins. Ses personnages principaux sont souvent issus du peuple. La nouvelle « Le Journal d’un fou », comme son nom l’indique, est rédigée sous la forme d’un journal intime

L’équipe : Chorégraphie, regard extérieur : Nicole Mossoux / Assistant dramaturgie, regard extérieur : Reven Rüell / Création lumière : Christian Halkin / Marionnettes : Loïc Nebreda / Création sonore : Simón González / Costumes : Jackye Fauconnier / Assistant à la mise en scène : Camille Burckel / Contribution artistique : Sophie Warnant / Production : Javier Chávez / Production artistique : Daniel Córdova / Régie lumière : Gauthier Poirier / Création Studio Théâtre National Wallonie-Bruxelles / Production : Compagnie Belova-Iacobelli

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s