« LES DEMONS » : LE MAGNIFIQUE CLAIR-OBSCUR D’OÙ NAISSENT LES MONSTRES

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« Les Démons » – Guy Cassiers – Comédie Française, Paris – du 22 septembre 2021 au 16 janvier 2022 (alternance) 

C’est peu dire que la mise en scène des Démons proposée par Guy Cassiers à la Comédie Française était attendue. Outre les retards liés au Covid, le défi présenté par l’adaptation du roman de près de 900 pages de Dostoïevski, l’esthétique mêlant images filmées et réelles de l’artiste belge ainsi que le talent de la troupe du Français font du spectacle un événement de la saison. Le résultat est hors norme : la prouesse technique des scènes filmées est bluffante, le rendu visuel magnifique, le tout servi par un plateau d’acteurs exceptionnels au service d’un texte puissant. La valeur ajoutée du dispositif filmé assez complexe de la première partie est toutefois discutable. Le propos de Dostoïeski n’en reste pas moins d’une acuité terrifiante et incroyablement visionnaire.

Dans les Démons, deux camps s’opposent : les « anciens » représentés par Stepan Trofimovitch, partisans d’une réforme modérée, et les « jeunes » emmenés par son fils Piotr Stépanovitch, révolutionnaires radicaux et nihilistes, semeurs de trouble dans la Russie de 1870. Les débats politiques se mêlent aux destinées individuelles, amours contrariées et fortunes diverses héritées de l’ordre ancien.

La scénographie est superbe, stylisée et efficace. Trois grands écrans s’installent au-dessus de la scène, tandis que des panneaux mouvants permettent de passer rapidement d’une maison bourgeoise à une modeste demeure ou à une ville en feu. La rigueur du climat extérieur se retrouve dans les images de chutes de neige. Chaque scène est un tableau soigné dans les moindres détails, convoquant même les natures mortes de peintres hollandais autour d’un samovar ou d’une carafe. Les costumes sont sublimes : les imprimés créés par Tim Van Steenbergen en s’inspirant du rendu d’étoffes congelées donnent un aspect suranné aux habits portés par ces aristocrates sur le déclin. Visuellement, le spectacle est une grande réussite.

Guy Cassiers a imaginé un dispositif scénique sophistiqué pour dire l’isolement de chacun des personnages. Dans la première partie, les comédiens se placent devant des caméras fixes pour jouer, tout en se tournant le dos. Les images filmées sont ensuite reportées sur les trois écrans surplombant la scène, donnant l’illusion qu’ils se font face. Le raffinement va jusqu’à introduire des auxiliaires qui viennent faire la jonction de mains si nécessaire. La maîtrise des acteurs du Français est parfaite, ils se plient aisément aux contraintes imposées. Le rendu visuel est superbe. Le côté symbolique peut se comprendre. L’expérience reste troublante pour le public. Il ne s’agit plus vraiment de suivre les comédiens sur scène mais de s’attacher à leur image filmée avant tout. Où est le théâtre alors ? Le plaisir de jouer ensemble ? Avec des comédiens comme ceux de la Comédie Française, a-t-on vraiment besoin d’artifices pour dire la solitude dans un groupe ? La deuxième partie se joue heureusement en direct, et dans la dernière partie, un dispositif astucieux permet de fusionner les images des monstres représentant tous les maux de la Russie très efficacement.

La distribution est incroyable, de bout en bout. La vieille garde emmenée par Hervé Pierre (Stepanov) et Dominique Blanc (Varvara), impériaux tous les deux, fait face à des révolutionnaires survoltés dont Jérémy Lopez (Piotr) et Christophe Montenez (Nikolaï) sont les grands représentants. Ce dernier est troublant dans le rôle d’aristocrate désabusé qui n’est pas sans rappeler le personnage qu’il jouait dans Les damnés. Quant aux jeunes femmes, elles s’illustrent chacune à leur manière : la Maria interprétée par Suliane Brahim est égarée à souhait, Jennifer Decker campe une Liza hautaine et pourtant touchante dans sa désillusion, Claïna Clavaron dans le rôle de Dacha joue admirablement les fausses ingénues.

Quant au texte, il est d’une puissance visionnaire saisissante. Tout ce qui est écrit en 1870 sur les révolutions à venir annonce les troubles des décennies suivantes: l’utilisation de l’idéologie par des intérêts personnels pour accéder au pouvoir, la terreur institutionalisée pour s’y maintenir. Athéisme ou socialisme sont happés par le nihilisme : Piotr, impuni, cherche avant tout à renverser l’ordre établi, et aimerait placer Nikolaï sur le devant de la scène pour utiliser son charisme. Le récit s’enchaine d’autant mieux qu’histoires personnelles et idées politiques sont indissociables. Les multiples amours de Nikolaï sèment désordre et insatisfaction, y compris auprès de l’arrière garde quand Varvara cherche à faire épouser Dacha par Stepanov pour sauver l’honneur de son fils. La lucidité des personnages vis-à-vis d’eux-mêmes les rend attachants. Il n’y a pas de jugement, juste des vivants entre deux mondes, l’ancien et le nouveau, qui illustrent de manière vibrante la phrase du communiste italien Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres ».

Emmanuelle Picard

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