« 7 MINUTES » : DE L’USAGE DE LA LIBERTE DE PENSER AU SEIN D’UN COLLECTIF

7 MINUTES -

« 7 minutes » – Maëlle Poésy – Théâtre du Vieux-Colombier, Paris – du 15 septembre au 17 octobre 2021

Qu’est-ce qui se cache derrière ces « 7 minutes » ? La metteur en scène Maëlle Poésy invitée à la Comédie Française a choisi de mettre en scène une pièce de Stefano Massini, auteur contemporain italien qui avait déjà signé une superbe saga sur les Lehman Brothers. Reporté la saison dernière, « 7 minutes » rassemble une belle distribution de onze comédiennes de tous âges autour d’un débat qui dépasse largement le contexte des relations sociales de l’entreprise. Les discussions sont houleuses, les rebondissements nombreux, la tension palpable jusqu’au bout. Voilà une pièce de réflexion subtile servie admirablement par un collectif de talent où chacune se révèle dans sa singularité.

Stefano Massini s’est inspiré de la lutte menée par les ouvrières de l’usine Lejaby en 2010. Le point de départ est simple : l’entreprise de textile Picard & Roche vient d’être rachetée, ses nouveaux propriétaires font une proposition au comité d’entreprise, composé de onze femmes, qui représentent les deux cents employés. Ils demandent une réponse le jour même, leur laissant une heure trente pour voter. Le processus de décision se révèle bien plus complexe qu’il n’apparaissait à la lecture de la question …

Dans un dispositif bi-frontal efficace et proche du public, l’entrepôt de Picard & Roche s’installe avec cartons, tableaux d’affichage et horloge. Elles seront dix ou onze sur scène en permanence, à occuper tout l’espace avec leur corps et leurs pensées. Ouvrières ou employées de bureau, leurs vêtements traduisent leurs origines, tout comme leur langage. Certaines sont là depuis trente ans, d’autres sont d’origine polonaise, turque ou iranienne. Leur précarité et la dureté du travail se lisent sur les visages. Toutes sont dans l’attente, incertaines face aux conséquences du rachat de leur entreprise, pendues aux décisions des « cravates », dirigeants hommes bien sûr. Les rires s’effacent derrière la tension. Chaque caractère est incarné, spécifique. Les répliques fusent, la qualité de présence de chacune est remarquable. Les « anciennes », Véronique Vella dans le rôle de Blanche ou Claude Mathieu dans celui d’Odette fascinent par leur maîtrise et la sagesse qui va de pair avec l’âge de leur rôle. Quel plaisir aussi de retrouver Françoise Gillard (Arielle) ou Anne Cervinka (Rachel) ! Leurs personnages sont plus vrais que nature. Les plus jeunes s’intègrent parfaitement, l’homogénéité de la distribution et la fluidité des dialogues sont l’une des grandes forces de la pièce. Les silences s’imposent avec force.

Le texte offre un suspens digne d’un thriller. Il s’inspire de la pièce Douze hommes en colère et multiplie les rebondissements. Blanche, porte-parole et porteuse de la proposition lancée par la direction, n’est pas une syndicaliste survoltée, dans la surenchère de revendications. Sa position est extrêmement raisonnable. Sa parole posée et sans excès, privilège de l’âge, lance un débat profond qui ne peut être ignoré d’un revers de la main. Elle invite ses collègues à réfléchir, tente de replacer le débat. Face à elle se défendent la peur du chômage, de l’exclusion, de la pauvreté, de l’exil. Les pires suspicions s’invitent : quels intérêts sont en jeu ? Qui sert qui, et quoi ? Penser au-delà de son cas personnel, prendre du recul par rapport à ce qui se joue et s’inscrire dans un collectif est un véritable effort. Comment l’individu réagit-il à une petite injustice supportable ? Est-ce la peur qui nourrit les renoncements ? Qu’est-ce qu’assumer ses responsabilités ? Ici, le vote de chacune des ouvrières compte, elles ne peuvent échapper à leur responsabilité ni refuser de penser par elles-mêmes. Stefano Massini ne prend aucun parti, il expose les situations sans juger, et éclaire le débat par les différences d’origine et d’histoire de chacune des protagonistes.

Sept minutes est une merveille, à la fois par le jeu et par le texte. Maëlle Poésy orchestre admirablement cette pièce chorale, s’appuyant sur des actrices extraordinaires pour lancer une réflexion qui interpelle longtemps après le spectacle. A voir absolument.

Emmanuelle Picard

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