« SKYLIGHT », REMUE-MENAGE PEU CONVAINCANT

skylight

« Skylight » – mise en scène Claudia Stavisky – Texte David Hare- Théâtre des Célestins, Lyon – du 23 septembre au 3 octobre 2021

Tom est un homme d’affaire d’une cinquantaine d’année, richard de droite égoïste et suffisant, le type qui a réussi sa vie pour rendre jaloux les pauvres avec un chauffeur dans une limousine en bas qui l’attend pendant que lui n’arrête pas de répéter qu’il fait froid dans ce petit appartement, non je retire pas mon manteau, t’as pas le chauffage, et pourquoi tu vis là dedans, et tu veux pas changer, et dis tu vas encore gâcher longtemps ton talent à donner des cours à ces gamins attardés des banlieues ? Celle qu’il est venu trouver par cette nuit d’hiver (Kyra) est moins répétitive et stéréotypée que lui, mais ses gestes quotidiens et grands discours d’abnégation finissent vite par lasser. On comprend peu à peu que les deux ont été amants lorsqu’ils commencent à se raconter des souvenirs à peine quelques minutes après cette réplique de Kyra : “tu crois que j’ai pas assez de souvenirs comme ça, tu crois qu’il m’en faut d’autres ?” Donc d’abord ils s’engueulent, et puis ils font l’amour, se sourient, prévoient des vacances, avant de s’engueuler à nouveau dès que Tom recommence à faire le “connard de droite” méprisant idiot mort de froid. Déjà que la pièce manque un peu de consistance psychologique, mais en plus l’intrigue est très légère dans le genre vaudeville triste, par exemple lorsqu’on découvre en dehors de ce bloc tourmenté de rancœurs, d’amour et de peines, un certain Edward qui se rend chez Kyra tiens tiens comme par hasard le même jour que son père (notre Tom) pour lui parler des souvenirs qu’il a d’elle, de sa mère morte, de ses larmes, mais Kyra s’ennuie exactement comme nous et et finit par le mettre dehors. Alors forcément, quand vient sonner quatorze fois à l’interphone cet ancien amant dont elle est peut-être encore amoureuse même si elle n’a pas eu de nouvelles depuis des années (encore et toujours Tom) elle soupire derrière sa vitre sans même sursauter, un peu comme le public devant toutes les logorrhées : on expérimente comme Kyra sensation de déjà-vu et désir de jamais-plus, et on soupire, et les derniers soupirs ne viendront même pas.

Pourquoi tout ce remue-ménage ne m’a pas bien remué les tripes et les méninges ? C’est la faute à David Hare ? Pourtant, il y a bien eu quelques fulgurances pertinentes dans son texte notamment lorsque Tom explique à Kyra qu’elle aime les gens parce qu’elle n’est pas obligée de les aimer ou lorsque Kyra explique à Tom que leur passion est en partie née du secret dont ils étaient les gardiens amoureux et les massacreurs de roses. Alors, c’est la faute à Claudia Stavisky ? La mise en scène m’a d’abord plu en vertu d’un effort continu d’homogénéité : aux décors hyperréalistes s’accordaient par contraste la théâtralité exacerbée des comédiens. Mais dans le programme, on apprend qu’ils ont été choisi pour “l’entière sincérité » de leur jeu et c’est vrai qu’on trouve parfois entre les mailles de leurs tons ironiques, répliques surjouées et corps rigides une pointe de justesse, toute petite goutte qui nous déconcerte et dont on ne comprend pas l’éclaboussure. Les ruptures de styles apparaissent peu de fois juste pour me faire sursauter : c’est Tom qui sanglote en parlant de sa start-up, quitte à faire rire le public, c’est Kyra mentionnant les hommes qu’elle a connu depuis de leur séparation, et lui demandant si “ça t’embête ? – De quoi ? – De couper le fromage”, c’est ce tragique de répétition, cette nouvelle coupure provoquée cette-fois par un “oh merde les pâtes” surgit au beau milieu d’une belle réplique alors qu’il n’y a même pas de pâtes et que des gestes parasites se gaspillent pour de la nourriture imperceptible pendant qu’on essaye de parler amour entre les affaires. Pourquoi reconstruire dans ses moindres détails l’appartement de Kyra, du bazar étalé sur la table de cuisine aux cadres dorés des fenêtres, si c’est pour oublier de boucher certains trous sachant qu’ils prendront la lumière avec les bégaiements ? Du coup, c’est la faute aux décors et aux acteurs ?

C’est la faute à personne parce que Skylight c’est une pièce sur le pardon et qu’on trouve dedans assez de flocons de neige, de lumières bleues et de pas en accordéons dans l’escalier pour l’accorder, notre pardon au spectacle, parce que le spectacle nous demande lui aussi pardon en nous glissant entre les épisodes des transitions noir plateau musique rythmée durant lesquelles on peut bâiller, se plaindre et faire des pronostics sur la fin, pas la faute à Edward qui ne savait pas que les croissants seraient en plastique, pas la faute à Kyra et Alice bien qu’elles n’aient pas su accorder leur grâce à Tom dont ce n’est pas la faute non plus d’être aussi idiotement personnage de théâtre ; à moi aussi il faut pardonner de n’avoir rien fait pour le spectacle, d’avoir préféré ne rien faire avec ce petit bout de billet qui fond comme un flocon avant même de remplacer vos enthousiasmes par mon givre. (C’est nul d’être critique, après plus personne nous aime, mais quand Tom critique le froid, il ne critique pas Kyra.)

Célia Jaillet

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