« ILLUSIONS PERDUES » : BALZAC PLUS VIVANT QUE JAMAIS

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« Illusions » perdues – Pauline Bayle – Théâtre de la Bastille – Du 13 septembre au 16 octobre 2021 à 21h

Après l’Odyssée et l’Iliade, Pauline Bayle s’attaque à un autre monument de la littérature, Honoré de Balzac, et son plus long roman, les Illusions Perdues. Le défi est de taille, d’autant que le temps et les moyens sont limités. Avec une sobriété confondante, la metteure en scène nous embarque dans le tourbillon du Paris de la Restauration, sur les pas d’un jeune provincial fraîchement débarqué dans la capitale. Le rythme est soutenu, parfaitement maîtrisé, porté par cinq brillants acteurs qui donnent vie aux personnages du roman avec panache. Les piques de Balzac sur le journalisme sont d’une étonnante actualité. Le spectacle tient en haleine, remet Balzac au goût du jour et célèbre la vie avec brio. Une vraie réussite.

Les illusions perdues, publiées en trois parties, sont un élément essentiel des “Etudes de Mœurs de la Comédie Humaine” entreprises par Honoré de Balzac. La pièce puise essentiellement dans le second tome, Un grand homme de province à Paris, où le jeune Lucien de Rubempré, fraichement arrivé d’Angoulême dans la capitale, voit ses ambitions d’écrivain contrariées par la rudesse du milieu. Ses convictions personnelles sont mises à l’épreuve…

Le spectacle commence sans crier gare, sur le bord d’une scène vide. C’est tout l’art de Pauline Bayle que de mêler acteurs et public, mettant ainsi les spectateurs sur le qui-vive. Pas de costume, pas de décor, la scène est au centre de tout. Les rares accessoires choisis (micros, robe de spectacle, bombes à eau…) sont au service d’un objectif précis et s’effacent rapidement derrière leurs effets. Pour passer d’un personnage à un autre, une paire d’escarpins à talon ou une chemise suffisent, l’essentiel est ailleurs, porté par le talent des comédiens.

Dans le rôle principal de Lucien de Rubempré tout d’abord, Jenna Thiam est aussi flamboyante que sa longue chevelure rousse. Elle fascine, indépendamment du genre. Ses idéaux les plus nobles se fracassent en un instant, en laissant une trace d’incompréhension et de résignation sur son visage, toutes les émotions la traversent. Les autres comédiens sont d’une versatilité époustouflante : ils campent chacun plusieurs personnages, qu’ils font vivre corps et âmes.

Aucun temps mort dans cette fresque épique : les scènes se succèdent rapidement, les acteurs changent de rôle en une seconde, sans pour autant perdre le spectateur. Pauline Bayle sait aussi faire respirer le spectacle, en prenant le temps sur des moments clés. Ainsi, les deux performances de Coralie en temps qu’actrice qui sont marquantes chacune dans leur style. Ou encore, après le tourbillon de l’ascension de Lucien, une séquence de danse quasi tribale pour célébrer les « viveurs » qui marque une pause bienvenue et qui relance le récit.

De l’énorme pavé des Illusions perdues sont ressortis des textes brillants. Les critiques des journalistes sont des morceaux de bravoure, où l’auteur joue avec les mots et les idées, une chose et son contraire. Quel sens de la formule ! « L’os de seiche » pour décrire la Comtesse de Bargeton ne s’oublie pas, de même que l’habileté à défendre l’un ou l’autre point de vue au service d’intérêts politiques indépendamment de toute opinion personnelle. Le « nouveau roman » ou les anciens écrits des lumières, côté pile et côté face, tout est « défendable ». A l’heure des réseaux sociaux où le « like » ou les « retweets » sont souvent des services rendus ou des renvois d’ascenseur, difficile de faire plus pertinent. A l’habileté de la plume de Balzac s’ajoute ce regard aiguisé sur les mœurs de son temps, désabusé et cynique. Lucien de Rubempré sacrifiera ses idées et ses amis. Pour avoir la chance de voir ses sonnets publiés, il se fait journaliste, prêt à défendre le contraire de ce qu’il pense. L’ambition et l’argent régentent tout. Au dur travail de ses débuts, succède une vie de débauche et de grand train de vie dans les bras d’une comédienne. Le personnage, à la fois héros attachant et anti-héros désolant, emprunte beaucoup à la vie de Balzac lui-même, à ses débuts laborieux, ses relations avec les imprimeurs, la débauche des « viveurs » surendettés… La « morale » finale pousse le cynisme au paroxysme.

« Illusions perdues » est une merveilleuse invitation à renouer avec l’œuvre de Balzac, servie par une troupe énergique, une mise en scène efficace et rythmée, à voir absolument.

Emmanuelle Picard

Photo Simon Gosselin

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