« COMME TU ME VEUX » : UN THRILLER HALETANT

Comme tu me veux

« Comme tu me veux » – Stéphane Braunschweig – Théâtre de l’Odéon, Paris – du 10 septembre au 9 octobre 2021 à 20h

UN THRILLER HALETANT PORTE PAR UNE COMEDIENNE EBLOUISSANTE

Comme tu me veux : quel étrange titre ! L’œuvre de Pirandello intrigue et n’en finit pas de susciter des questions. Stéphane Braunschweig lance la saison de l’Odéon avec cette pièce, maintes fois reportée depuis l’an dernier, dans sa propre mise en scène. Le résultat est une réussite, avec un suspens tenu de bout en bout par une femme fatale incarnée par Chloé Réjon. L’intrigue rebondit en permanence, obligeant les spectateurs à une attention active, alors que l’actrice principale semble prendre un malin plaisir à brouiller les cartes. Les frontières entre folie et réalité sont ténues, l’absurde n’est jamais loin.

La pièce s’inspire d’un fait divers des années 20. Dans un cabaret de Berlin à la veille de la prise de pouvoir des nazis, Boffi, un photographe italien de passage, affirme que la danseuse connue sous le nom d’Elma n’est autre que Lucia, une femme disparue en Vénétie en 1917 après le passage des armées allemandes. Il insiste pour qu’elle rencontre Bruno, son mari présumé, alors qu’Elma est maintenant en couple avec l’écrivain Salter. Qu’est-ce qui est vrai, qui est Elma, et quelles sont les motivations de chacun ?

La scénographie suit le chemin des différents actes : à Berlin le rideau vert, en Vénétie le rideau blanc, et quelques meubles pour marquer les intérieurs. Le grand miroir sur le sol est le reflet de « comme tu me veux ». Le centre de toute l’intrigue et de toutes les attentions est Elma, qui fait son apparition dans une magnifique robe de soirée blanche scintillante. Cette femme est un aimant, autant pour les hommes autour d’elle que pour les spectateurs qui cherchent à deviner son secret. Chloé Réjon excelle dans cette partition : voix un brin gouailleuse, gestes sans pudeur, regard effronté et provocateur, mais aussi perdu parfois, voilé par quelque inquiétude. Elle maîtrise le récit et son rythme : les révélations qu’elle fait ou ne fait pas nouent et dénouent l’intrigue. Que de revirements ! Pirandello distille les indices et brouille les cartes, l’énigme d’Elma-Lucia s’épaissit. Les autres personnages à ses côtés sont plus ternes, parfois exagérés, moins réels.

La pièce est un révélateur des troubles de l’époque et des grandes disruptions causées par la guerre. Chacun semble enfermé dans son désarroi et prêt à se battre, soit pour récupérer son passé soit pour fuir son présent ou pour le retenir encore un instant. Pirandello en profite pour décrire toutes les mesquineries de cette société mondaine : l’avidité, la jalousie, le désir de possession de l’autre. Ni compassion ni pitié, le miroir tendu au désir de l’autre est une armure pour Elma-Lucia. La douleur véritable est enfouie et n’a d’autre voie d’expression que la folie. Pirandello n’a eu de cesse d’explorer ces troubles psychologiques, marqué par la folie de sa propre femme, tombée dans un état catatonique en apprenant la ruine de l’affaire familiale.

Comme tu me veux est une superbe mécanique dramatique, qui repose tout entière sur le personnage principal magnifiquement interprété par Chloé Réjon. Une occasion unique de découvrir un autre pendant de l’œuvre de Pirandello somme toute assez peu joué.

Emmanuelle Picard

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