« LA DERNIERE NUIT DU MONDE », FABRICE MURGIA MAÎTRE DU SOMMEIL SOUS CONTRÔLE

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« La dernière nuit du monde » – Texte de Laurent Gaudé – Mise en scène : Fabrice Murgia – Théâtre National Bruxelles-Walonnie – du 14 au 18 septembre 2021.

Les nuits et le sommeil représentent un gros tiers de notre vie, une perte désolante et incompatible avec cette nécessité de croissance et d’activité toujours plus soutenue qu’exige une économie libérale. De nos jours il faut « être » et « faire », et faire toujours plus.

Mais le progrès nous étonnera toujours. Une pilule extraordinaire permet désormais de réduire le temps de sommeil à quarante-cinq minutes, c’est le principe de la « nuit fragmentée » qui permettrait une réorganisation complète de la Société, une vie plus riche et sans doute une économie florissante. Ce concept, soutenu par les gouvernements de nombreux pays d’inspiration libérale – 54 pays dont les Etats-Unis, l’Europe, la Russie, le Japon, la Chine, le Brésil, l’Inde, l’Arabie saoudite – ont signé le protocole et une révolution planétaire s’annonce.

C’est ce cadre fictif mais crédible que nous dépeint Laurent Gaudé par la voix de Fabrice Murgia qui interprète le rôle de Gabor, chargé par des politiques ambitieux de promouvoir, d’organiser et de généraliser la « nuit fragmentée ». On parle même de rendre la pilule obligatoire – un clin d’œil sans doute à la situation sanitaire actuelle. Mais ce projet qui se veut universel rencontre l’opposition forcenée d’une partie de la population et une résistance s’organise, incarnée par le Mouvement Nuit Noire.

Gabor apparait ainsi comme un cadre cravaté et responsable, aux fortes convictions et conscient de l’importance de sa mission qui instaurera un monde nouveau. Sur un écran, surmontant le carré de lumière sur lequel joue Fabrice Murgia, s’enchaînent des vidéos de témoignages, de déclarations politiques, de journaux télévisés d’un tel réalisme que cette histoire en devient on ne peut plus crédible.

Seule ombre au tableau, sa femme Lou, interprétée par Nancy Nkusi, une femme équilibrée et sensible aux plaisirs simples de la vie, fait partie des opposants, manifeste et finit par disparaître.

La pièce prend alors une toute autre forme en alternant des scènes relatives à cette révolution universelle qu’est la « nuit fragmentée » et des scènes intimistes dans lesquelles Gabor se consacre à la recherche de Lou dans une quête désespérée.

Lou, en retrait de la scène dans une sorte de studio d’enregistrement, apparait à l’écran dans une beauté rayonnante. On ressent toute la sensibilité et la délicatesse d’une femme qui préfère fuir plutôt que vivre dans ce monde en pleine dérive.

La quête de Gabor, son amour pour Lou, son angoisse allant jusqu’au désespoir, donnent lieu à des moments intimes qui tranchent avec la froideur toute bureaucratique avec laquelle est traitée la « nuit fragmentée ». Il en résulte parfois un manque de lisibilité. On peut regretter également que la dimension sentimentale l’emporte sur le sujet qui reste cette conquête inquiétante de la nuit. On apprend que dans cette nouvelle vie les yeux supportent mal cet éveil prolongé, que la tête devient trop pleine. L’auteur laisse sans doute au public le loisir d’imaginer l’impact sur la Société et les hommes et les dérives délétères de cette nouvelle maîtrise du temps mais on reste un peu sur sa faim tant il y aurait de choses à dire.

Le spectacle se termine. On ne peut s’empêcher au sortir du spectacle d’imaginer ce que serait cette vie augmentée du temps de sommeil, cette victoire de l’Homme sur le temps. On se rassure vite en pensant au lit douillet qui nous attend, à cette évasion intime que procurent nos rêves et à la grasse matinée qui suit…. Un temps qui n’appartient qu’à nous !

Jean-Louis Blanc

Photo C. Raynaud de Lage

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