« LIEBESTOD », LA MAESTRA ANGELICA LIDDELL TOREE COMME UNE REINE

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75e FESTIVAL D’AVIGNON : « Liebestod – El olor a sangre no se me quita de los ojos – Juan Belmonte (Histoire du Théâtre III)  » – Angélica Liddell – Opéra Confluence, du 8 au 14 juillet (relâche le 10) à 17h.

Plantée au milieu de son arène ocre, couleur de sable et d’or, voici la maestra Angélica Liddell qui s’apprête à toréer son public sans pitié. Avant l’accomplissement lent de cette mise à mort -car ici comme on le verra il ne s’agit que de cela, de mort, d’amour et de mort- un premier tableau, fugitif, voit un homme musculeux entouré d’une harde de chats tenus en laisse. Une image surréaliste dans la veine liddellienne… Une mise en bouche en forme de clin d’oeil avant que le rideau ne se rouvre cette fois sur l’implacable et magnifique performeuse, tanquée au centre de l’arène et prête à en découdre…

Disons-le tout de suite : il est rarissime d’assister à la fusion d’une artiste exceptionnelle avec un spectacle aussi essentiel. On savait Angélica Liddell une très grande artiste. Un monument, même, et ce depuis sa découverte en 2010 au Festival avec le magnifique « La Casa de la Fuerza ».  Au passage, remercions les précédents directeurs du IN, Vincent Baudriller et Hortense Archambault, d’avoir découvert et « importé » une artiste de cette trempe, primordiale, qui dès la première fois nous avait déjà tous estomaqués.

Pour « Liebestod – El olor a sangre no se me quita de los ojos – Juan Belmonte », que l’artiste définit comme une offrande, donnée comme une immolation, Angélica Liddell convoque une fois encore toute l’âpreté de l’hispanité et son langoureux rapport à la mort, obsessionnel. Et quoi de plus emblématique que l’Art primal de la Tauromachie, habité depuis toujours par cette obsédante confrontation à la mort ? Et quel toréro de plus iconique que ce Juan Belmonte de légende, lui-même parfaitement frotté à la récurrence de son Art devant la mort al sol, au coeur de l’arène de sang et d’ocre ?

Belmonte, qui considérait sa Tauromachie comme bien plus qu’un Art, mais sutout une pure ascèse spirituelle, une vraie mystique de la vie. Son toreo était nourri de cette spiritualité, de cette philosophie essentielle, lui qui disait « On torée comme on est »  Angélica Liddell ne pouvait que reprendre à son compte cette injonction, elle qui considère son Art comme un toreo vital : « J’ai réalisé que je faisais du Théâtre comme Juan Belmonte toréait« , dit-elle.

Dans « Liebestod », gorgé de la puissance solaire de la mort, Angélica Liddell prend à bras le corps le corps, le sexe, l’amour, et fait sienne l’obsession belmontienne. Le spectacle – mais est-ce encore un spectacle ? non, bien sûr, il s’agit d’un acte de foi, un autodafé, total, absolu- l’oeuvre tout entière baigne dans cette sexualité de la mort, exacerbée. La performeuse saigne, se masturbe, hurle, danse, chante, éructe, chuchote, caresse… Toute la panoplie liddellienne est ici déployée sans fard ni pudeur. Sans limite. La musique, omniprésente, passe de la pop hispanisante aux grandes orgues grondantes et à une sévillane légère comme une plume. Et Wagner dans tout ça ?

Liebestod est le final de l’opéra de Wagner, Tristan et Iseult. Liebestod signifie « mort d’amour ». En s’emparant du mythe wagnérien et en le confrontant à l’épopée du torero Belmonte, Liddell ne nous parle encore que de cela, d’amour impossible et de mort. C’est « l’Histoire du Théâtre », qui fait le sous titre de l’oeuvre. Mais c’est d’abord l’histoire de son Théâtre à elle, fait de danger et de la recherche de la transfiguration. Une intimité singulière avec le Théâtre et son public, dont elle dit qu’elle a avec lui une relation charnelle, érotique.

Il en est de même dans la Tauromachie. Le torero recherche la même relation érotique avec la bête qu’il va tuer comme il désire cette même symbiose avec son public, qu’il abreuve de sa mort symbolique en une transfiguration, véritable catharsis collective qui conduit au sublime. Ainsi va la vie, la vraie vie. Angélica Liddell l’illustre parfaitement dans de somptueux tableaux érotisés qui se succèdent, les uns avec le toro au coeur de ses caresses, de ses adresses chuchotées ou vociférées… Mais encore beaucoup d’autres, inoubliables. On pense singulièrement à ce tableau où elle convoque un être coupé en deux, mutilé d’une jambe et d’un bras, qu’elle enveloppe de ses propres bras maternels … ou amoureux ?  Image d’une puissance crue et nue, bouleversante.

Et puis, et surtout, il y a le texte, ce texte viril que l’auteure Angélica Liddell transcende avec une cruauté et une violence démultipliées. Splendide performeuse qui captive son public avec une force inégalée. Voici que cette femme magnifique, perclue de névroses, d’impossibiltés à vivre sa vie de femme, nourrie de ses positions extrêmes de femme espagnole contre la religion, contre l’ordre, contre tout et tous, obsédée par la mort, la déliquescence des corps et celle de la spiritualité, pas sûre d’elle malgré un égocentrisme exacerbé, voici cette femme intransigeante, radicale, assoifée d’Art et de beauté et de spiritualité, qui s’est construite envers et contre tous et est devenue cette artiste essentielle, voici une artiste con cojones qui se livre à nu et nous dit son rapport ambigu aux autres, à l’amour, à la maternité, à sa mère, au public, au travail du théâtre qui la prend tout entière… Qui lui vole toute sa vie. Et l’amour qu’elle n’a pas.

Angélica Liddell est unique dans le paysage contemporain du théâtre. Ce n’est pas juste une performeuse hallucinante ni une metteure en scène tout aussi puissante et novatrice. C’est véritalement une artiste totale, absolue, impliquée, doublée d’une auteure majeure. Surtout, un vrai être vivant, avec ses doutes, ses failles et ses retranchements, ses positions franches et ses fragilités, tellement incandescent, tellement solaire, malgré ou grâce à sa noiceur assumée. Une très grande dame, qui impactera durablement la grande Histoire du Théâtre.

Marc Roudier
Le 8 juillet 2021

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Images : « Liebestod – El olor a sangre no se me quita de los ojos – Juan Belmonte », Angélica Liddell, 2021 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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