CHOREGIES D’ORANGE : UN « SAMSON ET DALILA » AMPLE ET GENEREUX

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Chorégies d’Orange, envoyé spécial

CRITIQUE : CHOREGIES D’ORANGE – « Samson et Dalila » – Opéra en trois actes et quatre tableaux créé à Weimar le 2 décembre 1877 – Musique de Camille Saint-Saëns – Livret de Ferdinand Lemaire – Mise en scène : Jean-Louis Grinda – Direction musicale : Yves Abel – Spectacle donné dans le Théâtre Antique d’Orange le 10 juillet 2021 à 21h30.

Le programme de ces Chorégies a de quoi surprendre les habitué(e)s de ce festival incontournable dans le monde lyrique qui fêtait il y deux ans son cent cinquantième anniversaire.

Jean-Louis Grinda poursuit sa politique de diversification dans le but de conquérir de nouveaux publics et de faire découvrir au plus grand nombre ce lieu magique au travers d’un programme on ne peut plus éclectique. Si l’offre lyrique est notablement réduite – une seule représentation d’opéra sera proposée lors de cette édition – on ne peut que se réjouir du renouvellement du répertoire qui, comme le dit Jean-Louis Grinda, nécessitait jusqu’alors de se restreindre à quelques « tubes » récurrents censés remplir deux fois huit mille places tout en réduisant l’offre artistique. Après la redécouverte – ou la découverte pour la plupart – de « Mefistofele » en 2018 et de « Guillaume Tell » en 2019, c’est le célèbre opéra de Saint-Saëns, « Samson et Dalila », qui couronne ces Chorégies dans le cadre du centième anniversaire de la mort du compositeur.

Cet opéra biblique, qui se réfère au livre des Juges de l’Ancien Testament, nous livre la chute de Samson, victime de la trahison de la séduisante Dalila, arme fatale des Philistins qui veulent anéantir le peuple d’Israël dont Samson est le héros.

A la manière d’un oratorio, l’opéra développe avec ampleur cette séquence biblique en alternant des chœurs majestueux avec des airs tour à tour vaillants et martiaux, intimes ou d’une grande sensualité.

La bravoure de Samson, envoyé par Dieu pour libérer les enfants d’Israël, la traîtrise et la perfidie de Dalila, le grand prêtre retors, bras armé du Dieu Dagon, tous ces personnages sont inspirés par leur religion et leurs dieux. On retrouve aussi bien chez les hébreux que chez les philistins cette forme d’aveuglement religieux, cette intolérance, cette soumission et cette confiance envers les dieux qui, au-delà de ce lien culturel qui cimente ces peuples, revêtent un aspect politique et guerrier. Eternelle dérive des religions !

Mais au-delà de cet aspect religieux, guerrier, de l’oppression du peuple d’’Israël qui donne lieu à des chœurs grandioses, c’est cette histoire d’amour perverse et poignante entre Samson et Dalila qui est au cœur de l’action et qui apporte l’émotion et la sensualité qui font le charme de cet opéra.

C’est bien la haine du peuple hébreux qui paraît animer Dalila pour élaborer cette sombre conspiration, cette trahison, cet usage pervers de ses charmes qui doit conduire à la chute de Samson, au point de refuser les trésors que lui offre le grand prêtre en récompense. Mais cette haine ne révèle-t-elle pas un impossible amour pour Samson ? L’opération de séduction menée avec habileté par Dalila paraît trahir des sentiments profonds. Dalila n’est-elle qu’une bonne actrice, une femme de devoir au service de son peuple et de ses dieux ou est-elle une femme amoureuse qui se heurte à un amour interdit ? C’est sans doute cette ambiguïté, ce second degré suggéré par la sensibilité et la sensualité de la musique de Saint-Saëns qui donne toute sa force au personnage.

Le spectacle se déroule pratiquement sans décors. Seul un disque tournant et désaxé au centre du plateau permet de créer des lieux plus intimes et de recentrer le regard qui peut se perdre sur cette immense scène. Immensité judicieusement mise à profit pour les mouvements de foule qui sont parfaitement maîtrisés, en particulier lors du combat de Samson contre les philistins et dans le poignant chœur des hébreux qui, comme un prologue à l’action, s’écoule avec lenteur telle une marée humaine.

Le ballet traditionnel des opéras français, souvent pesant et inutile, est ici bien intégré à l’action et donne à Saint-Saëns l’occasion de nous livrer une musique créative et bigarrée aux tons sauvages et orientalisants. Cette célèbre bacchanale est interprétée par les ballets des opéras de Metz et Avignon en cohérence avec l’action et sans excès démonstratif.

Le temple de Dagon, la demeure de Dalila sous un ciel étoilé, la prison de Gaza où Samson enchainé fait tourner la roue d’un moulin en priant Jéhovah et l’effondrement du temple sont évoqués judicieusement par les magnifiques lumières de Laurent Castaingt qui sait utiliser toute la beauté et la majesté imposante du mur pour créer de belles images. Les costumes, antiquisants, dans des teintes douces, contribuent à cette harmonie que rompt, avec pertinence, le harnachement redoutable des guerriers philistins sortis tout droit d’un film de science-fiction.

Le personnage de Samson, est incarné avec brio par Roberto Alagna de retour aux Chorégies qui aborde ainsi un nouveau registre à Orange avec le charisme qu’on lui connait. La voix est ample, assurée, comme pour défier l’immense cavea, et la diction parfaite. La passion est toujours présente, aussi bien dans le rôle du guerrier libérateur que dans celui de l’amoureux ou du prisonnier désespéré. Un ange blond, messager de Dieu – interprété par un jeune garçon – le guide tout au long du spectacle.

Marie-Nicole Lemieux dans le rôle de Dalila apporte un jeu nuancé, tour à tour haineuse, sensuelle, simulatrice, amoureuse, elle assume toute l’ambiguïté du personnage. Nicolas Cavallier incarne un Grand-Prêtre de Dagon autoritaire et pervers et l’ensemble de la distribution est homogène avec des voix adaptées à ce lieu si particulier. Les chœurs de l’Opéra de Monte-Carlo et de l’Opéra Grand Avignon, fidèles au Chorégies, sont toujours au meilleur niveau et constituent ici un personnage à part entière dans l’évocation des peuples hébreux et philistins.

C’est le chef franco-canadien Yves Abel, chantre de l’opéra français, qui dirige l’Orchestre philharmonique de Radio France, également fidèle aux Chorégies. La musique colorée et d’une grande richesse instrumentale de Saint-Saëns est interprétée avec limpidité et nuances, tant dans les dans les scènes de bravoure que dans l’intimité des scènes amoureuses ou la célèbre bacchanale.

C’est donc un « Samson et Dalila » séduisant qui ouvre et qui clôture cette brève production lyrique – à l’exception des concerts – des Chorégies 2021. Nous souhaitons que la politique culturelle menée par Jean-Louis Grinda porte ses fruits et attire un large public aux Chorégies dans le cadre de ce programme populaire – au meilleur sens du terme – et de qualité mais nous espérons retrouver dès que possible un deuxième opéra pour faire vibrer les cœurs des mélomanes et pour illuminer les nuits magiques d’Orange.

Jean-Louis Blanc

LIRE AUSSI L’INTERVIEW DE JEAN-LOUIS GRINDA : ENTRETIEN : JEAN-LOUIS GRINDA, LES CHOREGIES, UN VAISSEAU DANS LA TEMPÊTE |

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Photos copyright Gromelle / Chorégies d’Orange 2021

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