TRIBUNE : OCCUPATION DES THEÂTRES, SUITE ET DEBUT ?

theatreocuupé

TRIBUNE. « Occupation des théâtres, suite et début », le point de vue -très- subjectif de Claire Denieul.

Au travers de toute cette enquête sur les lieux de culture occupés, j’ai pu observer que le mouvement avait deux pôles, le premier animé et encadré par la CGT, s’est concentré sur les revendications syndicales, et l’autre initié par des gens plus jeunes, a passé en revue toutes les failles de notre société au scanner pour tenter de trouver des directions qui se veulent les bases de changements fondamentaux de notre monde contemporain, exaltant les valeurs d’empathie, de solidarité, et de tolérance, où l’art et la création, vecteurs d’émotion et de beauté, se taillent une part de choix.

Que les lieux de culture soient occupés de façon permanente par des groupes en effervescence, capables de s’organiser pour faire émerger des revendications et une pensée, des directions pour notre société, est une très bonne chose, que cela se passe dans des lieux institutionnels est plutôt vivifiant, pour ces endroits qui souvent fermés aux gens du peuple ne s’ouvrent qu’une petite partie de la journée aux plus privilégiés.

Ce mouvement nous aura appris que la beauté des bâtiments nationaux, des monuments historiques comme les opéras de Lyon, Rennes, Nantes, l’Odéon, sont tout a fait en sécurité entre les mains des artistes qui y revendiquent une existence et un statut ; que leur présence y est tout à fait compatible avec des répétitions voire, des représentations, en s’organisant un peu.

Que le désir des directeurs de lieux de les voir partir n’est qu’une histoire de territoire ; ils se sont crus à l’abri d’un covid qui leur permettait de remplir les poches de leur théâtre sans recevoir du public, ce qui est une position plutôt confortable pour certains, ceux qui n’ont pas voulu prendre parti pour les occupations, au sein desquelles, les sujets débattus les concernaient pourtant au premier chef, et ils se sont pour la plupart désolidarisés de ces débats, alors qu’ils auraient dû en être partie prenante, étant aux premières loges d’un événement inédit et novateur

Dormir, manger réfléchir dans les théâtres nationaux, y installer une programmation sauvage, n’est qu’une façon de leur rendre un « bon coup » contemporain, de leur faire une bonne coupe rafraichissante, un balayage décapant : conserver ce creuset de réflexions et de partage qui s’est forgé pendant ces deux mois est capital, il concrétise un espace où l’évolution de notre société par la mise en commun des idées, le changement par l’art, se dessine au coeur même des villes, initié par les plus jeunes.

Pendant des lustres, les vrais sujets concernant la création artistique, la propriété intellectuelle, l’accès aux moyens de création et de représentation ont été occultés, c’est le moment de ressusciter le débat et de le faire émerger au centre même des théâtres ; et enfin ces lieux de culture kidnappés par des médiateurs culturels en premier chef, pourront être repris en mains par des artistes.

Toute recherche théâtrale est bonne à prendre, et il y a toutes sortes de publics, toute sortes de travaux, il suffit maintenant que la création, les idées qui naissent dans le terreau des petites compagnies, soient développées par les plus gros, ceux qui en ont les moyens, qui sont asséchés par le rythme de création qu’ils s’imposent pour tenir le devant de la scène.

Il est usant de passer sa vie à faire le siège pour un entretien dans un théâtre ou à la Drac, de se noyer dans les coups de fils des personnes à joindre ou à rappeler, les rendez-vous promis qui sont remis sans fin, pour arriver enfin à parler de ces projets, de presque « donner sa peau » pour que les programmateurs se déplacent pour voir votre travail dans une salle minable, gérée par ceux qui exploitent le désir et la fièvre artistique des gens, qui est comme une faim et une soif pour ceux qui y ont déjà gouté.

Même les plus novices devraient pouvoir utiliser le grand plateau de l’Odeon, sans avoir à passer 20 ans dans l’antichambre du réseau des happy fews. Franchement c’en est assez, il est temps de nous mettre au clair sur ces sujets brûlants qui plombent le spectacle vivant.

Accès aux conditions de création optimales pour tous

Les théâtres, opéras, centres culturels ne sont plus des chapelles ouvertes trois heures par jours mais des temples habités et vivants en perfusion sur le monde ici et maintenant, rassemblant les luttes, synthétisant une pensée qui nous emmène vers un futur ouvert et souriant exprimé par ceux qui ne veulent pas être  » déçus avant d’entrer dans le monde  »

Les occupations de théâtres ne sont pas le chaos, elles sont l’expression d’une transition souple d’un monde en mouvement, et si les directeurs de théâtre ne saisissent pas cette chance au vol, cette chance qui leur est donnée de pouvoir conserver en leur sein un noyau créatif en ébullition, peut-être pour toujours, peut-être pour qu’un jour il s’éteigne, cela voudra dire qu’ils sont pris jusqu’au cou dans des luttes de pouvoir, prorogeant la lutte des classes qui perdure plus que jamais au sein du monde du spectacle, qui à la faveur de ces occupations se sera révélée de manière criante.

Alors, oui, ce n’est pas maintenant que ça se termine, mais c’est maintenant que tout commence !

Claire Denieul le 13/05/2021

En contrepoint de cette tribune très engagée de notre collaboratrice, qui lui appartient en propre et qui n’exprime pas la lecture que la rédaction du « Tribune » fait de cette actualité, voici le témoignage de Macha Makeïeff, directrice de La Criée, Théâtre National de Marseille occupé : https://www.lefigaro.fr/theatre/occupation-du-theatre-de-la-criee-a-marseille-le-cri-d-alarme-de-sa-directrice-macha-makeieff-20210515

Image: L’Opéra de Lyon occupé – Photo Claire Denieul

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