PORTRAIT : NICOLAS SCHMITT

ENTRETIEN avec Nicolas Schmitt pour « Etienne A ».

JE N’OUBLIE JAMAIS QUE JE SUIS DANS UN THEÂTRE !

Dans la nouvelle pièce du jeune auteur Florian Pâque, Nicolas Schmitt est Etienne A. En fait, il est bien plus que cela ; il est tous les personnages de cette fresque de la société moderne faite d’emplois précaires et de couples rendus bancals… Guettez ce spectacle qui devrait être repris à La Scala de Paris du 6 Novembre au 2 janvier 2021, et aux Clochards Célestes à Lyon du 10 au 14 Mars 2021… c’est un magnifique moment de théâtre avec que du neuf à voir et à entendre !

Le Tribune : Quel est votre parcours ?

Nicolas Schmitt : Cela fait très longtemps que je fais du théâtre ! J’ai commencé en CP et je n’ai jamais arrêté, sauf une ou deux années où mes parents ont essayé de me faire faire du basket à la place, ce qui a été un échec cuisant ! Je me rappelle très bien que quand j’ai fait du basket, je leur ai dit que ce n’était pas possible, que je voulais refaire du théâtre… Et depuis, en fin de compte, je n’ai jamais arrêté. Mais avant d’en faire mon métier, j’ai été à l’école hôtelière de Paris. J’ai obtenu un BTS et une licence. Je ne me destinais donc pas au théâtre… Je me suis retrouvé à l’école hôtelière parce que j’avais des résultats scolaires un peu moyens, rien de catastrophique, mais bon… Plus mes études hôtelières avançaient, plus j’étais persuadé que je n’en ferais pas mon métier. Parallèlement, j’étais dans un cours de quartier dans le 18ème arrondissement de Paris où j’habitais. En 2007, j’ai intégré un cours professionnel Atelier premier acte qui était dirigé par Francine Walter–Laudenbach. On avait cours dans deux théâtres à Paris : au Théâtre de l’Atelier et au Théâtre La Bruyère. J’ai commencé ces cours en parallèle de ma première année de BTS. Dès que je terminais les cours, je fonçais en vélo au théâtre. Cela prenait de plus en plus de place dans ma vie. J’ai passé un accord avec mes parents : j’allais jusqu’au bout de ma licence de gestion à Dauphine et après, ils me laissaient au moins trois ans pour essayer de me lancer dans le théâtre… Je m’étais dit que si cela ne marchait pas, je ferais peut-être une carrière dans l’hôtellerie… mais je voulais me donner une chance… Pendant mon année de licence, j’étais en même temps en troisième année à l’Atelier Premier Acte et dans un autre cours privé Le Vélo volé… j’ai mené de front mes études et le théâtre. J’ai ensuite passé deux années au conservatoire du 8ème arrondissement de Paris dans la classe de Marc Ernotte, puis je suis rentré à l’ENSATT à Lyon (Promotion Armand Gatti/74 de 2012 à 2015). Lors de ma quatrième année, j’ai travaillé avec Alain Françon et joué aux Nuits de Fourvières « La trilogie du revoir de Botho Strauss » avec Dominique Valadié et Guillaume Lévêque qui co-signaient la mise en scène et jouaient dans le spectacle. J’ai l’impression que maintenant la question de mon orientation ne se pose plus. Je crois que le contrat est rempli. Rien ne m’oblige à retourner dans l’hôtellerie !

Comment s’est faite votre rencontre avec Florian Pâque ?

Nous nous sommes rencontrés il y a trois ans. À l’époque, je travaillais avec deux comédiennes sur un projet à propos de l’autisme L’Extra-Imaginarium de la famille Lunizoni. C’est un spectacle déambulatoire où le spectateur diagnostiqué autiste au début de la représentation va avec l’aide des Lunizoni, apprendre à vivre avec son autisme. Nous avons écrit et mis en scène collectivement. En étant auteur et metteur en scène, Florian a beaucoup apporté au travail. Il a apporté sa sensibilité dans l’écriture. Depuis ce projet on ne se quitte plus.

Comment est né « Etienne A « ?

J’ai eu l’idée d’Etienne A, en novembre 2018. À L’époque, j’étais assistant à la mise en scène de la compagnie, Le Théâtre du Rivage, dirigée par Pascale Daniel-Lacombe, avec laquelle je travaille toujours. Je jouais un peu moins et j’avais vraiment envie de remonter sur un plateau. L’idée d’un seul en scène m’est venue. Dans cette optique, j’ai créé ma compagnie Le nez au milieu du village, basée à Orléans. Un jour, j’écoutais une émission à la radio qui parlait de l’Aérotrain et notamment d’un livre qui s’appelle « Une vie en l’air » de Philippe Vasset. C’est un roman-fiction qui raconte son histoire avec le fameux aérotrain. Entre deux didascalies – une au début et une à la fin – je me suis dit : j’ai envie de parler de l’Aérotrain … A cette époque, je travaillais au Théâtre de la tête noire, dirigé par Patrice Douchet à Saran, ville de départ de l’Aérotrain et je passais souvent devant ce monorail en béton… cela m’intriguait… J’ai proposé à Florian de faire l’adaptation du roman. N’ayant pas aimé ce livre autant que moi, il ne se sentait pas de le faire. En revanche, il m’a proposé d’écrire une fiction à partir de cet échec industriel… J’ai eu aussi un déclic sur le point de départ de ce texte d’abord, Etienne est mon deuxième prénom et A est la première lettre du nom de jeune fille de ma mère. J’avais envie qu’Etienne A soit à la fois moi et pas moi… On est parti de cette théorie quantique des univers parallèles qui veut qu’à chaque fois qu’on prend une décision, le choix qu’on n’a pas suivi ouvre un univers parallèle. On a construit cette histoire. Après, Florian a écrit pendant tout l’été 2019…

Etienne, employé à l’entrepôt Amazon de Saran, parcourt tous les jours l’équivalent de la distance de l’Aérotrain (soit 18 KM). Ce personnage, Etienne A, voit depuis sa plus tendre enfance cet Aérotrain. Il développe pour ce monorail une sorte de passion – attirance à la fois aire de jeu et lieu d’évasion… On a travaillé ensemble avec Florian sur cette trame. Jusque-là, il faisait toujours tout lui-même : le texte, le jeu, la scénographie, la lumière ! Je lui ai dit que sur Etienne A, ce n’était pas comme cela que j’avais envie de travailler. On allait s’entourer d’une équipe de créateur. C’était aussi la première fois qu’il écrivait pour quelqu’un d’autre que lui. C’était surtout, la première fois qu’il écrivait un seul en scène ! On a eu cette idée du carton ensemble.

Puisque vous en parlez, formidable la scénographie de Marlène Berkane !

Oui, elle était dans la promotion suivant la mienne à l’ENSATT. On s’entendait vraiment très bien et c’était une évidence de travailler avec elle. J’adore cette scénographie parce que, finalement, même si j’aime l’idée d’être « seul en scène », une fois que le spectacle commence, même si Florian, est toujours en régie et qu’il sert, un peu comme un sémaphore, de guide comme un phare au loin dans la nuit, une fois l’action commencée, je suis seul, il ne peut plus m’aider ! Pour moi, cette scénographie, c’est un espace physique et mental. La zone de mamie Nova ne sert quasiment qu’à mamie Nova et je sais que c’est une lumière, c’est un moment, c’est cet espace, c’est son espace… Le cache-cache dans le public – qui finit sur le carton – et qui va devenir le petit garçon, c’est un autre espace unique… C’est un peu comme des cases de lumière qui s’allument quand on marche dessus. C’est vraiment tout un parcours. La palette au sol, je monte dessus et elle devient l’espace de Lionel, elle ne sera que son espace à lui, où l’espace Joy quand je suis assis face à la vidéo, ce sont mes repères.

Je ne suis pas un acteur très « psychologique ». Je n’aime pas trop construire pendant des heures des background à mes personnages. Je suis plutôt du genre à « essayer » d’être toujours le plus concret possible. Je n’oublie jamais que je suis dans un théâtre. J’adore plonger dans les personnages, mais d’une manière toujours très lucide. Et cette scénographie, c’est un partenaire de jeu à part entière…

Du coup, après les représentions au Lavoir Moderne à Paris, quelles ont été les ouvertures ?

Après avoir participé au projet de lecture pendant le confinement du Théâtre 14 où j’ai lu un extrait de « La peste » de Camus qui a eu son petit succès… Mathieu Touzé, le co-directeur du Théâtre 14, qui avait vu la première au Lavoir Moderne, nous a proposé de le présenter dans le Festival qu’ils ont organisé. Juste avant, j’ai été lauréat de Création en cours, dispositif des Ateliers Médicis. Nous sommes allés avec Florian Pâque passer cinq semaines avec des enfants qui habitent à Gy-les-Nonains, petit village à côté de Montargis. Le point de départ était qu’Etienne avait été élève dans leur école en CM2, au même âge qu’eux, il y a 20 ans et nous nous sommes lancés avec les élèves dans une suite. Etienne après s’être enfermé dans son carton, était arrivé quelque part et ne souhaitait s’adresser plus qu’aux seuls enfants. On a mis en place toute une enquête avec Florian… Les élèves n’ont jamais su – même si je pense qu’ils s’en doutent maintenant – qu’on était metteur en scène et comédien. On est venu en tant « qu’agent secret » des Ateliers Médicis ; pendant cinq semaines, on a mené une enquête avec eux. On les a emmenés passer une journée à Saran pour visiter l’entrepôt Amazon, le théâtre de la Tête noire et voir la voie d’essai de l’Aérotrain. On a établi une longue correspondance à base d’emails d’Étienne. A chaque fois que les élèves recevaient un mail, on était là dans l’après-midi, avec eux. On a travaillé sur le monde ouvrier. On a fait de la sociologie, du dessin, du théâtre. On a même créé un livre. On leur en a offert un chacun qui s’appelle « Sur les traces d’Etienne A. » Il retrace tout ce qu’on a fait avec eux. C’était vraiment un travail intéressant d’autant que certains enfants, ont des parents qui, sans travailler chez Amazon, exercent dans des entreprises et des conditions similaires ! C’était un moyen de plonger pleinement dans l’univers d’Etienne mais dans la vraie vie… Ils ont posé tellement de questions sur Antoine, sur son père, pourquoi il est comme ça avec lui… que ça a énormément nourri le projet… Ensuite, il y a eu Olivier Schmitt qui travaille à la Scala de Paris depuis la création. Il est aussi venu voir Etienne A au Lavoir moderne. Il a eu un vrai coup de coeur pour l’écriture de Florian Pâque et pour le spectacle en général. Dès Avril, il a proposé à Frédéric Biessy, le Directeur de La Scala, dans la perspective de l’ouverture de leur petite salle, d’y présenter le spectacle… ce sera du 6 novembre au 2 janvier 2021, les vendredis et samedis à 19h30. Normalement, il y aura 15 représentations et 4 scolaires. Après les représentations à l’espace Alhambra à Vittel le 19 février et au Théâtre des Clochards Célestes à Lyon du 10 au 15 Mars 2021 on aura joué le spectacle 34 fois… j’ai travaillé avec des compagnies conventionnées, etc… mais je n’ai jamais joué autant un spectacle ! Aucun n’ont dépassé la vingtaine de représentations… On est donc content avec Florian d’avoir réussi ce petit exploit !

Justement, que va- t-il se passer pour vous après « Etienne A » ? D’autres projets avec l’auteur Florian Pâque ?

On parlait de collectif… Je crois que le collectif ce sont aussi des gens qui se réunissent parce qu’il faut aller se confronter aux institutions. C’est plus simple à deux. Nos deux compagnies, Le nez au milieu du village et Le Théâtre de l’Eclat, ont coproduit Etienne A. Avec Florian, on va reprendre l’un de ses premiers spectacles qui s’appelle « Avec le paradis au bout ». On est cinq comédiens au plateau. Le spectacle a été créé en 2017 et a déjà joué une soixantaine de dates. J’intègre une nouvelle distribution avec laquelle on va jouer au Lavoir moderne pour 15 représentations (du 14 octobre au 1er novembre 2020). C’est un très beau texte de Florian qui s’inscrit à peu près dans la même lignée qu’Etienne A. On retrouve ce travail sociologique dans l’écriture. Il aime mettre en lumières les invisibles de nos sociétés. Là, ce sont cinq trentenaires qu’on suit de la chute du mur de Berlin jusqu’à nos jours. On a travaillé sur un autre projet sur l’autisme qui s’appelle « Qui a tué Wellington ? » qu’on a joué aussi au Lavoir moderne en Février dernier, juste avant le confinement. Une date… On devrait le reprendre toujours au Lavoir Moderne, plus tard dans l’année… Ce sera donc mon quatrième spectacle avec Florian ! Nous avons un autre projet dans les dans les cartons qui s’appelle « Circuit ». C’est l’adaptation d’un roman de Charly Delwart, un auteur installé à Lorient. C’est l’histoire d’un homme, Darius, un peu paumé dans sa vie, qui rentre par hasard dans les bureaux d’une chaîne de télévision. A l’accueil, on lui dit : « on vous attendait » ! Votre bureau est là ! Il se met à écrire des nouvelles car on lui demande de s’occuper du bandeau qui défile en bas des écrans… Il doit fournir des infos, et comme il n’est pas du tout journaliste, n’a aucune technique, ne sait pas faire… il se met à inventer les faits… Ses histoires prennent de plus en plus d’importance dans les autres journaux… Il se retrouve piégé. Il en est amené à créer lui-même les évènements qu’il décrit…

Au début de cet entretien, vous parliez de votre envie de travailler sur des classiques. Qu’est-ce que c’est qu’un classique pour vous ?

Cela fait donc cinq ans que je suis sorti de l’ENSATT. Je constate que j’ai pas mal travaillé ! J’ai toujours joué dans des « créations », des textes qui n’avaient jamais été montés ou créés en France. J’aimerais bien rejouer une pièce qui a déjà été jouée par d’autres ! J’adorerais retraverser le rôle d’Antoine dans « Le Pays lointain » de Jean-Luc Lagarce. Je suis peut-être encore un peu jeune, mais je me dis que dans dix ans, cela sera très bien. J’ai découvert ce texte au conservatoire et c’est vraiment un rôle, une écriture que j’adore.

Cela vous demande un engagement particulier de créer un personnage qui n’a pas été traversé par quelqu’un d’autre avant ?

J’aime bien cette idée qu’il n’y a pas de précédent…

Un projet qui vous motiverait plus classique ? Est-ce qu’il y a des personnages que vous aimeriez jouer ?

J’aimerais bien jouer Alceste dans « Le misanthrope » ou peut-être commencer par Philinte…

Vous le mettriez en scène où vous joueriez simplement ?

Ça c’est toute la question ! Pour l’instant, je ne suis pas encore trop « remué » par des désirs de mise en scène. Dès fois, je le suis par l’écriture… J’avais déjà fait un seul en scène sur Pierre Desproges quand j’étais à l’Ensatt. C’est là que j’ai compris que le seul en scène était vraiment un endroit que j’adorais, sans pour autant me lancer dans une épopée à la Caubère ! J’ai vraiment trouvé un endroit que j’aime particulièrement. J’ai envie de créer un spectacle sur les sosies. C’est quelque chose qui me fascine : l’effacement de la personne, se plonger dans la vie d’un autre. Cela fait quelques années que cela me travaille… Il faudrait que je m’enferme quelque part pour passer à l’écriture, mais ce n’est pas pour tout de suite… Car cette année, j’ai déjà deux créations en cours comme comédien, à Lyon notamment. Je travaille avec Léa Menahem, qui est avec la compagnie Transports en commun, artiste associée à La fédération, compagnie dirigée par Philippe Delaigue. On va créer en Janvier 2021, au Théâtre de La joliette à Marseille, « Cataquiem », spectacle de clowns, écrit par Philippe Delaigue. On est six de ma promotion et on prolonge un travail initié à L’Ensatt avec Catherine Germain autour du clown. Par ailleurs, je continue le dernier volet de la création que j’avais commencé avec le Théâtre du rivage en 2017. On crée un spectacle de Sylvain Levey « Comme un vent de noce ». On devait le créer en mai 2020 à La Garance, scène Nationale de Cavaillon et jouer ensuite à Avignon, au festival Contre-courant. Après, on avait toute une tournée en juillet et août… Du coup, la première est reportée à mars 21 à La Garance à Cavaillon… C’est un spectacle prémonitoire en quelque sorte… C’est une forme participative, idéalement en plein air. Ce spectacle parle de la fin d’un monde et du début d’un autre… J’ai donc de quoi faire avant d’écrire !

Propos recueillis par Emmanuel Serafini

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