PORTRAIT : ELOÏSE MERCIER, LA VOIX DE SON ÊTRE

ENTRETIEN avec Eloïse Mercier.

LA VOIX DE SON ÊTRE

Dans le Top Dix des meilleurs spectacles signalés dans le bruit du OFF en 2019 pour sa version courte, « Une goutte d’eau dans un nuage » reprend sa route et après un passage remarqué dans sa version longue au OFF du Théâtre 14 à Paris, Eloïse Mercier sera à Châteauvallon-Liberté, Scène Nationale de Toulon, berceau de ce spectacle, les 6 et 7 octobre 2020, ne le ratez pas, dépaysement assuré !

Le Tribune : Eloïse Mercier, quel est votre parcours ?

Eloïse Mercier : Je suis auteure et comédienne, mais j’ai eu un parcours assez singulier peut-être, avant d’en arriver là ! Très jeune, je faisais déjà du théâtre. J’ai commencé à en faire à Paris. Je suis notamment passée par le conservatoire du 6ème arrondissement. J’ai travaillé également avec Marie-do Fréval et avec Nadège Prugnard. Ensuite, j’ai fait des études de philosophie à la Sorbonne. Après, j’ai intégré l’ESSEC qui est une grande école de commerce, du coup, j’ai un peu arrêté le théâtre pendant ces années-là. Mais, à cette période, je venais toutes les semaines faire des improvisations au conservatoire sur les écoles de commerce et c’est de là qu’est né un premier spectacle qui s’appelle « Cadres de vie ». Il parle du management, du monde des Business School. Ensuite, je suis partie travailler et vivre au Vietnam d’où j’ai été rapatriée de façon assez brutale parce que j’y ai eu un accident. J’ai ensuite travaillé dans le conseil, spécialisé dans le secteur culturel. Enfin, j’ai fini par intégrer les équipes du Théâtre Liberté, à Toulon qui, à l’époque, n’était pas encore Scène Nationale. J’y ai travaillé pendant cinq ans au service des relations avec le public et aux actions culturelles. Il y a deux ans maintenant, j’ai quitté mon CDI au Liberté et je suis passée de l’autre côté… j’ai créé la Compagnie Microscopique et maintenant, je suis à la fois artiste intervenante sur des projets d’action culturelle au Liberté, notamment, et également programmée à Châteauvallon avec cette proposition « Une goutte d’eau dans un nuage ».

Comment est né ce spectacle ?

Il est né au Théâtre Liberté de Toulon. Il s’est construit à l’occasion d’un Théma, un temps fort qui y est organisé tous les deux mois. Alors qu’on présentait « Saïgon » de Caroline Guiela Nguyen, le théâtre proposait à l’heure du déjeuner Les Mardis Liberté. Ce sont des formats courts qui se passent dans le hall du théâtre. C’est à cette occasion que j’ai proposé une petite forme et c’était le tout début d’ »Une goutte d’eau dans un nuage ». La direction a beaucoup aimé notre proposition et c’est de là que tout est parti…

Quel principe mettez-vous en œuvre pour immerger le spectateur tout de suite dans l’ambiance de ce pays, le Vietnam ?

Le texte est pensé en même temps que le son, que je conçois avec Vincent Bérenger. Il y a un travail qui est fait sur le rythme du texte. C’est quelque chose que je voulais dès le départ, que ce soit un peu conçu comme une partition.

Il y a un très grand mystère aussi qui se dégage de ce travail. Est-ce lié à la forme, le monologue, au micro… qui rend la chose assez hypnotique ?

Il y a ce côté hypnotique de ma voix qui peut embarquer, sans doute, je ne me rends pas compte. Il y a des spectateurs qui ferment les yeux pour mieux visualiser je pense… Et moi ça me va du moment que les gens partent en voyage…

Et dans l’écriture en elle-même ?

Je travaille beaucoup avec les images. C’est quelque chose d’important pour moi, surtout pour décrire des sensations. Il y a forcément des images qui émergent et qui apparaissent. Pour « Une goutte d’eau dans un nuage », par exemple, j’avais aussi écrit des choses au Vietnam lorsque j’y travaillais. Je les ai ressorties des tiroirs. Il y a donc des choses capturées de l’instant.

Est-ce que vous pensez, un peu comme on l’a découvert finalement avec Jules Verne, que vous auriez été capable d’écrire le même texte si vous n’aviez pas été au Vietnam ? Avez-vous besoin de cette immersion ?

Oui, j’ai besoin de cette immersion ! Ce sont les débuts de la compagnie, ce sont aussi mes débuts en tant qu’auteur… J’ai mis du temps à me projeter dans ce rôle, mais ça y est, je me lance ! – jusqu’à présent, les spectacles que j’ai écrits et le prochain qui est en train de se construire partent tous d’un vécu, de quelque chose qui me touche de près ou de loin, des choses que j’ai pu éprouver où expérimenter. Je ne pense pas que je pourrais écrire sur quelque chose qui m’est complètement extérieur. J’ai besoin de cette existence physique pour transmettre ce moment.

Vous écrivez pour vous-même, mais est-ce que c’est quelque chose que vous pourriez imaginer faire pour d’autres ou transmettre ce texte à quelqu’un d’autre ?

Figurez-vous que je vais en faire l’expérience cet été au mois d’août, parce que pendant le confinement, France Culture, la SACD, en partenariat avec le Théâtre de la Ville à Paris, ont lancé un appel à projet de fictions sonores radiophoniques sur le thème « Imagine le monde de demain » … Et il se trouve que je suis lauréate de ce concours, et j’en suis très heureuse… Mais, pour le coup, je n’ai pas du tout participé à l’enregistrement de ce projet qui a été entièrement réalisé par France culture. La réalisatrice s’est emparée du texte et ce sera la première fois, on va dire, que j’entendrais ce texte dit par quelqu’un d’autre. J’ai un peu d’appréhension, mais c’est aussi intéressant de voir comment quelqu’un d’autre va s’en emparer…

Est-ce que c’est quelque chose qu’on pourrait imaginer pour tous vos textes ? Est-ce que le fait que vous soyez votre propre auteur interdit que quelqu’un s’en empare ?

Interdit, non… mais c’est vrai que, pour le moment, j’ai du mal à concevoir que « Une goutte d’eau dans un nuage » soit dit par quelqu’un d’autre, parce que c’est un spectacle qui est très intime, très personnel. C’est aussi pour ça que pour la mise en scène, on travaille en binôme. Mais je ne me voyais pas non plus confier la mise en scène à quelqu’un d’autre. Je pense les choses dans leur globalité. Je ne me définis pas comme « comédienne » mais comme une femme qui a envie de raconter des histoires, c’est ça qui m’intéresse.

Vous faites tout cela avec une économie de moyens que vous déployez justement dans cette scénographie, constituée de quelques objets. Vous réussissez à recréer un climat, ces néons par exemple… comment ce choix vous est-il venu ? Tout est utile, tout est vraiment pensé dans cet espace, comment avez- vous fait pour arriver à cette maîtrise car à la fois il n’y a rien mais surtout rien de trop ?

Dans l’écriture, ça m’aide beaucoup de travailler avec des objets. C’est aussi pour ça qu’on s’appelle la Compagnie Microscopique ! J’ai besoin pour construire la narration, et pour construire l’histoire, de m’appuyer sur des choses au plateau et souvent miniatures. Dans le précédent spectacle « Cadres de vie », c’était des Playmobils et des cadres… Là, ce sont des néons. Ils me sont apparus comme une évidence. C’est une vision qui me reste de l’Asie. Lorsqu’on passe le soir dans les rues, on voit beaucoup les intérieurs des maisons qui sont ouverts sur la rue de plein pied… les motos sont garées devant les salons… j’avais vraiment envie de cette atmosphère-là. On est aussi parti avec très peu de choses, parce qu’au début, c’était une toute petite forme de 45 minutes, jouée dans le hall du théâtre, et ça s’est fait en très peu de temps. On a rassemblé des choses qu’on avait sous la main… Je voulais que le spectacle soit découpé en chapitres. Il fallait que chaque chapitre soit associé à un élément de la scénographie, donc il y a le scooter sur cette platine, les néons, le poisson rouge… Chaque élément raconte l’histoire. Je pense que le travail sur les accessoires sera une spécificité de notre travail… je me rends compte que c’est ma manière de fonctionner…

Vous parliez de chapitres, est-ce que c’est un spectacle que vous pouvez compléter par de nouveaux chapitres, en fonction des expériences vécues ou rapportées pendant les représentations, à travers le témoignage des spectateurs notamment ?

On va voir comment il évolue, mais il y a déjà des formes qui se tissent autour parce que nous sommes retournés au Vietnam en décembre, avant le confinement, avec Vincent Bérenger et on a filmé beaucoup de choses là-bas. Pendant le confinement, on a rapatrié le décor chez nous et on a fait des petites capsules vidéo de résidence en appartement. C’était juste des extraits du texte mais une déclinaison du spectacle, sous un format vidéo et sonore et ça c’est quelque chose que j’aimerais vraiment développer. Par ailleurs, beaucoup de gens nous disent qu’il faut en faire une adaptation radiophonique, c’est quelque chose qui revient très souvent. On est inscrits dans le dispositif d’itinérance avec Châteauvallon, c’est-à-dire qu’on va aller jouer le spectacle dans des endroits qui ne sont pas des salles de spectacle, avec un dispositif technique léger et l’idée est de faire un travail avec le public, en amont ou en aval de la représentation. J’ai commencé à imaginer des ateliers autour du spectacle, qui seront accessibles notamment aux personnes aveugles et malvoyantes, à partir d’un travail narratif et sonore que j’ai appelé « Paysages intérieurs » puisque tant dans le son que dans la vidéo, ce spectacle a plusieurs rhizomes possibles…

J’ai également postulé à la Villa Saigon de l’Institut Français au Vietnam pour faire une adaptation du spectacle sous forme de docu-fiction, à savoir aller interviewer des gens là-bas – ce qu’on a déjà commencé à faire – mais y retourner et entremêler des passages du spectacle et des témoignages en nous focalisant sur l’élément liquide, l’eau, la pluie…

Qu’est-ce qui se profile après ce spectacle ?

Une prochaine création ! où on sera sans doute deux sur scène. Je vais être en résidence d’écriture de fin août à début septembre pour un spectacle qui s’appellera, pour l’instant, « Les meutes », comme les meutes de loups… cela parlera des loups, ça parlera des Hommes, difficile de dire avant d’avoir écrit, mais je sens que j’ai envie de parler des rapports de pouvoir, des rapports de domination, des jeux sociaux, des chapelles et de différentes cellules sociales que ce soit la famille, les bandes… Il y aura un écho évidemment entre la forêt et la société. Comme d’habitude, on va commencer par aller récolter des matériaux sonores et vidéos et cette fois-ci ce sera dans la montagne… je pense que ce spectacle sera finalisé pour le printemps 2022, pour être présenté sûrement à Avignon 2022…

Propos recueillis par Emmanuel Serafini,

 

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