« ROI DU SILENCE » : « C’EST INCURABLE, CETTE SALOPERIE »

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CRITIQUE. “Roi du silence”, un spectacle de et avec Geoffrey Rouge-Carrassat, du mardi au samedi à 21h au théâtre des Déchargeurs, Paris – jusqu’au 22 février 2020.

J’emprunte à Geoffrey Rouge-Carrassat la très belle citation de Cioran : “On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne.” (in “De l’inconvénient d’être né”, 1973). Cette référence n’est pas anecdotique : la “liberté du mort-né” prisée par Cioran, c’est celle immolée sur la scène des Déchargeurs. Le jaillissement de la parole avortée, l’effusion libératrice, a des relents sacrificiels. En ouvrant les vannes du dire, Geoffrey Rouge-Carrassat fait céder le rempart qui protégeait la liberté du silence (ce lieu du verbe qui n’actualise pas, permet l’interdit, donne des droits à l’impossible…).

Une table en bois massif et un fauteuil d’ornement composent un intérieur plutôt resserré (scène des Déchargeurs oblige) d’un goût étrange, chargé et nu, daté et sans âge, où se meut la gracieuse jeunesse du comédien. C’est son regard qui clôt l’espace et le prolonge : un plafond l’enferme et le sépare, et ses yeux régulièrement levés invoquent la présence et évoquent l’empêchement. Quand Geoffrey Rouge-Carrassat dit : “J’entends respirer le plafond.”, les plafonds invisibles s’animent comme des poumons.

Sorte de métaphore de l’espace mental, ramassé dans un voeu de silence, la scène décline trois modes d’absence que sont la séparation physique, la mort, et l’isolement. Sur la table, l’urne funéraire comportant les cendres encore chaudes de la mère araignée, bourreau aimé et haï, gardienne sans le savoir du lourd silence de son fils ; au-dessus d’eux, les claquements de porte de l’ingrat, ignorant objet d’une érotomanie furieuse. Au faîte du discours, la fièvre amoureuse fait monter sa complainte vers le silence à l’étage. (C’est une dichotomie intéressante, ce silence vertueux et coupable, sorte de vivier intérieur, auquel répond un silence extérieur et mortifère.)

Seul en scène, Geoffrey Rouge-Carrassat rompt le contrat qu’il a scellé avec la honte -et d’ailleurs le rompt-il ? Ce roi déchu quitte les ruines de ses silences défaits pour annexer les territoires vierges de la parole. Et la voix, modulée par son timbre feutré et jeune, est comme un animal évadé d’un enclos : bondissante, curieuse, désorientée. Mais dans cette contrée nouvelle du verbe échappé, il n’a pour témoins de sa gloire que ses fantômes et ses fantasmes : que dit-on quand on ne dit à personne ? Là se noue la beauté de la parole au théâtre : celui qui parle seul s’adresse à tout le monde.

Joué dans l’éploiement du corps et du verbe, le texte n’a ni le chuchotement de la confidence, ni la complaisance de la confession : il a le goût puissant d’un secret qui abonde, la violence d’un débordement -consenti, accompagné. Geoffrey Rouge-Carrassat inverse le rapport littéraire de la mise en abîme : dans “Roi du silence”, c’est le réel qui se fond dans l’autre dimension, s’y loge et part à sa propre rencontre. Le comédien joue à ne pas être comédien, à partir de mots retrouvés, au gré de journaux intimes et autres scellés de l’adolescence, et remonte son chemin intime.

De fait, le jeu lui-même est annulé, emporté par la mémoire en marche et la sincérité crue de la (con)quête de soi : en faisant acte de vérité, le théâtre compromet son pacte de trahison. Il ne s’agit pas même d’un théâtre autobiographique, qui lui aussi, admet des arrangements narcissiques. Geoffrey Rouge-Carrassat n’a pas récrit sous la dictée du souvenir un moment de vie qui se raconte sur le mode de l’évocation : il a exhumé des mots d’alors et n’actualise en réalité que leur charge émotionnelle. Aux Déchargeurs, “Le roi du silence” a déjoué l’essence conventionnelle du drame et signe une nouvelle charte dramaturgique, ni seulement testimoniale, ni autobiographique : ce n’est pas du récit de soi, c’est une activation du soi.

La mise en scène est une chorégraphie : le texte est littéralement dansé. La transfiguration du comédien pour réincarner le fantôme maternel est chargée de la beauté de l’étrange (et vêtir la mort d’un déshabillé, quelle trouvaille !). Le corps du comédien est célébré par les lumières d’Emma Schler, qui file leur collaboration après avoir délicatement enrobé son “Conseil de classe” ; un lien tissé d’une intelligence intime qui doit perdurer, avec le très attendu “Dépôt de bilan” (dernier volet du triptyque, au théâtre de la Flèche en avril). Avec la complicité artistique d’Emmanuel Besnault, Geoffrey Rouge-Carrassat place sa création sous le signe singulier de la modernité et de l’élégance, opposant une pudeur résolument contemporaine à l’exubérance et l’ostentation en vogue. Sans départir son verbe d’une sorte d’acuité érotique, il compose avec les silences le poème de l’indicible, dont l’acmé poétique est l’écho répété des interruptions. Peut-on sortir indemne d’un royaume de silence ?

Ce spectacle, d’une sensualité dense, recroquevillée encore, foetale, fait éclater les apaisements et expose la plaie béante de la résilience. Geoffrey Rouge-Carrassat s’arroge enfin le droit de hurler à l’amour, à ce plafond, à la clôture : “je ne suis qu’un ami, quand bien même le meilleur, mon Dieu, que c’est peu, j’ai envie de crever !”. Et tandis qu’un roi de silence abdique, c’est en prince des nuées ou en ange que Geoffrey Rouge-Carrassat nous demande, à nous, garants de la vie et du dehors : “Quels seront leurs silences”, à eux, les rois futurs des lèvres closes et des coeurs battant dans leur propre exil ? Aux Déchargeurs, rêvons un instant, pleins de cette poésie féroce, de “ce temps où il n’y aura plus aucune raison de prendre la parole ” ; un temps où le silence sera un royaume de paix.

Marguerite Dornier

“Roi du silence”, un spectacle de et avec Geoffrey Rouge-Carrassat, avec la collaboration artistique d’Emmanuel Besnault et une création des lumières signée Emma Schler.

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