« LA PROMESSE DE L’AUBE », CELLE QUE LE THEÂTRE TIENT

Stephane-Freiss

CRITIQUE. « La Promesse de l’aube » de Romain Gary, mis en scène et interprété par Stéphane Freiss, avec la complicité de Rachen Khan et Amélie Wendling, du mardi au samedi à 19h, les dimanches à 15h, au Théâtre de Poche-Montparnasse.

Si je pouvais vous faire rire quelques instants à mes dépens, je me sentirais mieux: prêter à rire, il n’y a rien de plus généreux.” -Romain Gary in “Clair de femme” (1977)

Freiss a retrouvé le rire aux larmes sèches de “La Promesse de l’aube”. Au Poche, il a trouvé la trame du rire de Gary : son sarcasme tendre, son drôle de triste, sa nostalgie narquoise, son irrévérencieux et sa délicatesse… Rire avec Gary, c’est comme panser un peu du mal à l’âme universel. Stéphane Freiss a découpé le texte de Gary le long de ses saillies, à la recherche d’une ligne pure -ombilicale- : le fil continu de l’amour filial. Il propose une “Promesse de l’aube” quasi nue tant il a démêlé la corde sensible des noeuds romanesques. Peut-être cette forme-là touche-t-elle presque au but de la vérité de Gary l’affabulateur, ou, plus tendrement, le fabulateur.

L’adaptation théâtrale des romans souffre d’une méprise récurrente d’intention -pas de mise en scène, étonnamment, mais de réception. Les spectateurs sont des lecteurs jaloux : ils viennent pleins d’une curiosité soupçonneuse, et s’exposent à une double trahison. Quoi, toi, mon intime, mon secret, tu étais donc près de celui-là sur scène, et si près ? Et (ô paradoxe) : quoi, il n’a pas vu, cet intrus, ce tiers, là-bas sur sa scène, il n’a pas vu ce que j’ai vu ? Et l’on se tient là, trahi par l’oeuvre qui s’est donnée ailleurs et trahi par l’autre dont la lecture n’a pas eu le même exact trajet de l’esprit au coeur. Freiss a la clairvoyance d’entretenir brièvement la salle, de lui montrer patte blanche, et de rendre Gary au familier et à l’universel. Il n’est rien venu voler, et s’il dépouille quelque chose, c’est un peu de son lien à lui, qu’il met en partage : du nectar en pâture, car il y a toujours quelques corbeaux.

Freiss n’encourt pas de réel danger : la place de Gary au théâtre est évidente. Il a passé sa vie d’écrivain à se dédoubler et le théâtre est le lieu du double. La démarche de Freiss est à cet égard particulièrement intéressante : le comédien, qui est un multiplicateur, rencontre Gary, l’homme-comédie, qui s’est voué (ou fut voué) à la contrefaçon, et plutôt qu’incarner, déplace l’enjeu théâtral et cherche la convergence. Il ne se transfigure pas : il tend, et même il s’engage vers Gary. Le choix de la lecture est certes d’une humilité honorable et salvatrice, mais il est aussi stratégique : il désarme la vanité, le grand rempart qui sépare de Gary, et qui l’a probablement séparé de lui-même. Notons tout de même que Freiss ne lit pas, ou plutôt : il lit dans sa tête, et parfois, je crois, sur nos lèvres.

Le véritable jeu d’incarnation de Freiss se passe en dehors de lui : en l’adressant, il prête à l’absence, assise sur le fauteuil vide à côté de lui, l’épaisseur d’une présence. Mina est au Poche un souvenir incarné, attendrissant et douloureux, convoqué par l’ardeur ironique du grand amour blessé d’un Gary qui a consacré sa vie à l’écho de sa propre voix ; qui a fait voeu qu’avec elle son destin se prolonge après lui. Mais peut-être cette chaise vide à qui Gary jette ces yeux pleins d’amour, Freiss y a-t-il logé Gary lui-même, et ces regards parlent peut-être d’une autre tendresse filiale. Gary est là, écho invisible, et enfin vu.

Freiss, lecteur de génie et lecteur de légendes, est, au Poche, un garant de cette pérenne mythologie, née d’un seul homme, dans le ventre de sa mère. Ce qui se passe au Poche près de Freiss, de Gary, et de l’absence de sa mère, est difficilement dispensable.

Marguerite Dornier

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