« FAMILY MACHINE », GERTRUDE STEIN AU PARADIS

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CRITIQUE. « Family machine » – Cie Toujours après minuit – Vu le 21 novembre au Centre national de danse contemporaine / Angers – Du 22 au 25 janvier 2020 au Théâtre National de Chaillot, Paris.

Longtemps, tu es allé voir les spectacles de la Cie Toujours après minuit en te réjouissant. Car à chaque fois l’art subtil du couple Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna t’a revigoré. Tu sais que pour leur dernière création, les deux artistes s’inspirent de l’oeuvre « Américains d’Amérique » (Editions Stock), dont l’auteure — Gertrude Stein, bien qu’un peu oubliée, regrettes-tu — a été l’une des figures artistiques majeures du début du XXe siècle. Tu imagines que se compléteront avec bonheur ce soir, au Centre national de danse contemporaine, chorégraphie, théâtre et littérature. Tu ne boudes donc pas ton plaisir sur la route d’Angers, dans la perspective de découvrir cette « Family machine ».

C’est Brigitte Seth qui introduit seule le spectacle dans une adresse au public, en traversant un immense plateau vide et terreux. Le ton est donné. On entend la voix de Gertrude Stein, celle qui nous raconte l’histoire d’une famille émigrée en Amérique au XIXe siècle. À chacun, pères, mères, frères, cousins, neveux, conjoints, de donner un sens à cette communauté, parfois acceptée, parfois refusée.

Au fil des générations vont se mettre en mouvement — littéralement en marche — ces êtres soudés par le lien familial et l’accomplissement de leur destinée. Dans un premier temps, ce sont le récit et les mots qui l’emportent. Mais peu à peu, les corps parlent. Ils sont tout à coup là, simplement vêtus, comme surgissant du passé. Tu vois l’âge, le caractère, le drame qu’ils portent en eux. La description tour à tour grave et drôle de la narratrice te les rend plus familiers. Ils marchent, foulant avec énergie cette nouvelle terre, se suivant, agrippés les uns aux autres, tournant sur eux-mêmes, relâchant une main pour en saisir aussitôt une autre, dans une chaîne qui ne rompt pas. Tu te réjouis de la qualité d’interprétation des comédiens-danseurs. Tu aimes voir cette chorégraphie du choeur, répétitive comme la vie, mais fluide, parfois remise en cause par un solo ou un duo, qui nous dit toutes les étapes affectives et métaphysiques des membres de la tribu. Tu te sens progressivement en empathie avec les personnages. Tu marches et tu danses avec la famille Hersland : David grand-père, David père, Martha, Fanny et leur descendants. Tu souhaites qu’on ne finisse pas de te raconter leur histoire qui se mêle à la grande Histoire.« Aimer, agir, ne sont pas toujours choses faciles », conclut l’ironique Gertrude Stein-Brigitte Seth à la fin de la représentation.

Tu t’es laissé prendre par la tendresse, l’humour, la forte simplicité de cette mise en scène qui sent la terre et le désir d’ancrage. Tu éprouves encore le martèlement des pas de ces européens en quête d’une nouvelle identité. Tu penses à tous ceux qui ont cherché à fuir et à renaître. Et tu sors du théâtre avec l’irrépressible envie de te procurer le texte de Gertrude Stein.

Stéphane Leca

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Photos : Christophe Raynaud de Lage

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