DU SALE ! (PIECE D’ACTUALITE N°12) : MARION SIEFERT ET LA RAGE DE L’INJUSTICE

CRITIQUE. « Pièce d’actualité n°12: DU SALE ! » – conçue et mise en scène par Marion Siéfert, avec Janice Bieleu et Laetitia Kerfa aka Original Laeti – Du 6 au 9 novembre 2019, centre chorégraphique National de Rennes et de Bretagne – En partenariat avec le Festival TNB, Rennes – puis le 14 novembre, Théâtre Sorano, Toulouse.

On ne sait par quel miracle, soudainement, tout le monde se tait. J’entends une voix qui s’interroge: c’est drôle comme tout le monde s’est tu d’un coup. Pourtant, sur scène, rien n’a changé. Dans la salle, nous sommes toujours éclairés. Janice Bieleu, la danseuse, nous fixe depuis le fond. Le silence s’installe. Il est dense. Elle semble nous jauger du regard. Elle veut sentir son public ou, comme dans une battle, défier son adversaire. Elle s’avance en nous regardant toujours de ses yeux intenses. Et alors, son corps commence à se mouvoir et la magie s’opère: une émotion émerge de ses gestes précis, de ses pas rapides entre contraction et décontraction.

Puis, arrive d’en haut Laetitia Kerfa aka Original Laeti, la rappeuse algérienne et guadeloupéenne. Elle descend les marches calmement et monte sur scène, comme si elle passait par là et venait de s’inviter au théâtre. « Je suis pas sensée être là », nous lâche-t-elle. Elle sourit avec spontanéité et avec une pointe de malice et nous raconte tout naturellement comment elle était descendue par ces mêmes marches pour le casting et comme elle « flippait sa mère ». Elle se confie à nous sans artifice. Simplement, sincèrement. Elle nous parle de son urgence d’être là, sa nécessité et sa volonté brûlante de faire ce projet, ainsi que de ses peurs, de ne pas être à la hauteur, le besoin de savoir qu’elle pourrait à tout moment « tout claquer et se casser ». Parce qu’elle est pas sensée être là, dit-elle. Elle a pas fait de théâtre, elle vient pas d’un milieu où on peut se le permettre. Alors que le rap, ça oui, pas besoin de formation. « Le rap c’est vraiment l’art des pauvres : on a juste besoin d’un papier, un stylo et d’un McDo avec wifi. ». Et cette fureur de vie, cette volonté inébranlable qui lui a permis d’être là ce soir, prend forme dans sa voix, dans sa gestuelle, dans son regard déterminé. Elle prend le micro et commence à rapper. Elle nous enveloppe de son flow énergique. La contradiction qui l’habite – entre force et fragilité – me touche profondément.

Elle chante, elle parle, elle danse. Elle parle de sa vie, de ses multiples identités, de son rapport aux hommes. Tout ce qu’elle aurait pu être, tout ce qu’elle ne voudrait pas être. Son instabilité, le mépris de la normalité. Et les hommes. Les imitant avec humour, elle partage ses méthodes de drague, s’insurge contre les aberrations de genre et interroge les mécanismes de notre société. Puis, la violence, tapie dans l’ombre, jaillit. Les mots déferlent et la rage de l’injustice avec. Laetitia Kerfa se révolte contre sa situation, contre la souffrance, contre le système.

La rappeuse et la danseuse sont parfois ensemble sur scène, la parole et le corps se répondant et co-construisant un dialogue fécond. Ou, parfois, l’une sort pour laisser la place à l’autre. Dans le silence des mots, le corps de Janis Bieleu parle. Avec son souffle comme seule parole, elle nous transporte. Du haut de ses 18 ans, elle nous défie et nous bat à plat de couture. Son visage a une intensité rare, quelque chose d’impalpable émane d’elle. Comme si elle recueillait toutes les émotions autour d’elle et les transposait en mouvement.

A un moment, Laetitia Kerfa devient Lady McBeth, femme perfide. C’est peut-être le moment le plus fragile du spectacle, puisqu’on ressent une proposition émanant de Marion Siéfert, la metteuse en scène. Mais même cette insécurité est touchante. On comprend que le processus de création s’est fait ensemble, qu’une relation de confiance s’est créée. Et que justement cette relation est faite sur le risque, le fait d’être sur la brèche et ne jamais savoir si Laetitia Kerfa va rester ou partir. Et c’est cette fragilité qui fait sa force.

Marion Siéfert, qui est actrice, metteuse en scène et performeuse, mêle différents champs artistiques et théoriques, ainsi que différents médiums : le spectacle, le film ou l’écriture. En 2018, elle crée Le grand sommeil dans le cadre du Festival Automne. Elle est actuellement artiste associée de la Commune et relève le défi de « Pièce d’actualité ». Après avoir vu le concert de Kendrick Lamar, elle décide de mettre la force du rap sur scène, laisser la scène de théâtre à cet art revendicatif et fort pour faire émerger une rencontre singulière. Elle souhaite créer une pièce avec « une jeune femme qui s’impose dans un milieu d’hommes, une femme qui frappe avec ses mots, une femme capable de jouer de ses multiples face et de mettre sa peau sur la scène. » Après avoir écumé toutes les battles de scène underground, c’est finalement lors d’un casting à La Commune qu’elle trouve sa perle. DU SALE ! est la rencontre entre le théâtre, la danse et le rap, mais c’est bien plus que cela, c’est une rencontre entre des femmes d’horizons différents qui partagent et s’écoutent pour créer et grandir.

Bouleversant d’énergie, de sincérité, d’émotions.

Anouk Luthier

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