« LES JUSTES » : GRAND COEUR MALADE

Les-JustesMarc-Zinga

CRITIQUE. « Les Justes » – d’après Albert Camus – mes : Abd Al Malik – Théâtre du Châtelet, du 11 au 19 octobre 2019.

Ce qu’on aime chez le slameur Abd Al Malik c’est son indécrottable foi en l’Homme, sa passion de rassembler les extrêmes avec des phrases choc et des mots clé qui sont censés faire se réveiller les consciences… Autant de choses qui fonctionnent dans un slam de sa composition, voire dans un concert, mais qui se digère difficilement dans un spectacle de théâtre où, malgré tout, la polyphonie des voix humaines et le sens des mots fondent aussi les sensations nourrissant l’imaginaire.

Abd Al Malik s’attaque donc aux « Justes » de Camus. Il propose non seulement une nouvelle vision de ce texte à l’aune de notre actualité brûlante mais aussi de notre histoire contemporaine. Il propose un nouveau cadre pour la représentation qui tient plus du concert que du théâtre, pourquoi pas…

Cette musique perpétuelle est pourtant le problème du spectacle. Elle surajoute au sens des mots au texte, voire les contredit tant elle est mielleuse et sirupeuse avec cette boucle de sons qui fait plus l’effet d’un acouphène que d’une musique qui pourrait fonctionner comme le font les opéras avec leurs livrets.

Dans un décor gigantesque, imaginé par Amélie Kiritzé-Topor, figurant à la fois tous les étages d’une maison et la rue en contrebas, se déroule l’action fomentée par un groupe de socialistes qui veulent et vont assassiner le Grand Duc Serge de Russie… Le système fonctionne comme un focus de caméra et le rideau d’avant-scène élargit et resserre sur la ou les pièces où se passe l’action, parfois ouvrant sur tout le cadre qui provoque cette impression de gigantisme très réaliste…

Si Camus est à l’honneur, Abd Al Malik est bien servi puisque ses textes et notamment l’un d’eux vient ouvrir le spectacle. « J’ai la foi » dit par Frédéric Chau (l’Asiatique vu dans le film « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu » ). Ce slam vient planter le décor auquel s’ajoute la projection d’images d’archives de la famille impériale de Russie… J’ai la foi. Il faut de l’ordre. Respecter l’ordre des choses dit le texte. Dont acte.

L’intrigue des « Justes » est simple et Abd Al Malik ne cherche pas à la compliquer dans le traitement qu’il en propose, voire même il l’a simplifie à ses ficelles les plus grosses, sans chercher à créer de double sens par une lecture croisée de ces idées qui auraient pu lui inspirer autre chose qu’une approche linéaire des évènements. C’est comme s’il ne prévoyait rien et même se plaisait à ne rien anticiper ce qui fait que les comédiens tirent un fil sans savoir son point de vue…

La dialectique des « Justes » est simple. Il faut tuer pour faire cesser la barbarie et l’injustice. Tout est mis en œuvre pour que cela soit et, hélas, le plus bravache, le pus idéaliste – Marc Zinga, convainquant dans le rôle central de Janek – va échouer. La cause : des enfants sont dans la calèche. Le parti n’a pas dit de tuer les enfants qui sont réputés innocents même si, selon la grande Duchesse – joué par une Clotilde Courau, peu inspirée – ils sont, eux aussi, bien cruels et éduqués sur le modèle de leur famille…

Ensuite, débats sur le fait de le refaire dans l’instant ou attendre une autre opportunité. Le tout est régulièrement ponctué par des chants en yiddish interprétés par Camille Jouannest sans que cela offre une pertinence réelle au propos général, à part l’évocation des souffrances des juifs face aux pogroms, un moyen pour le musulman affirmé Abd Al Malik de reconnaître la souffrance des juifs dans le passé. Bon.

Le texte des Justes est porté par l’idéologie de l’époque, celle des années 50. On retrouve les thèmes qui sous-tendent les querelles des intellectuels de l’époque, notamment Sartre et leur engagement dans le communisme… et l’on sourit lorsque Stephan Fedrov dit « la Suisse est un autre bagne »… en réponse au capitalisme triomphant de l’après-guerre face à l’idéologie communiste qui n’est pas encore complètement désavouée malgré ses échecs de par le monde.

Quelques formules pourraient faire sensation comme « la haine n’est pas un jeu » ou encore « je pense qu’on peut tuer une idée mais pas un homme » mais, comme souvent dans ce spectacle, elles tombent un peu à plat car elles ne résonnent pas dans notre inconscient qui est saturé par cette musique qui saoûle vite.

Les personnages sont donc cantonnés dans « lancer la bombe vs ne pas la lancer », « tuer les enfant vs ne pas les tuer » au nom du fait que le parti ne l’a pas ordonné et que, par nature des enfants sont innocents… vont suivre aussi des luttes sur « assassin vs justicier » « mourir vs être gracié » pour finir par cette sentence de Camus : « c’est tuer pour rien que de ne pas tuer assez »…

Abd Al Malik, pour sa première mise en scène de théâtre – est-ce le médium qu’il lui faut, l’opéra, sa forme et ses options, ne sont-ils pas plus indiqués pour ce qu’il cherche à faire ? – a empli la scène de trop de bons sentiments. Il y a trop de – mauvaise – musique qui perturbe la compréhension. Il est comme dans son slam – où cela fonctionne – trop manichéen. C’est dommage… car c’est une belle tentative qui pêche par trop de maladresses de débutant. Gageons que la prochaine tentative sera bien mieux car le personnage est attachant et ses convictions nécessaires et touchantes humainement. « Tous les hommes ont la même voix lorsqu’ils parlent de la justice » : espérons…

Emmanuel Serafini

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