« LE PRESENT QUI DEBORDE », CHRISTIANE JATAHY ET SON TELEMAQUE DU TEMPS PRESENT

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CRITIQUE. « Le Présent qui déborde – Notre Odyssée II » d’après Homère – Mise en scène, réalisation, dramaturgie de Christiane Jatahy – Théâtre National, Bruxelles – Du 1er au 12 octobre 2019.

C’est en présentant ce deuxième volet d’un dytique que la metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy continue la quête de son » Ithaque « . Présentée en 2018 aux Ateliers Berthier, la première partie « Ithaque notre Odyssée I » s’attardait davantage sur l’épopée d’Ulysse, c’est cette fois avec Télémaque que Christiane Jatahy emmêle et démêle le passé, le présent et le mythe. Fusionnant un travail vidéo qu’elle a effectué dans des pays du Moyen-Orient avec des performances d’interprètes présents et mêlés au public. Sur scène ou à l’écran tous se passent le relais pour nous emmener avec eux dans leur Odyssée.

Avec une déconcertante simplicité et facilité, Christiane Jatahy crée rapidement une sorte de connivence et de proximité entre le public présent dans la salle, les interprètes et les personnages des vidéos filmées il y de nombreuses semaines au Liban, au Brésil ou en d’autres pays. Difficile de ne pas être troublé par le sourire de cette jeune fille face caméra qui nous tend les bras quand, quelques minutes plus tard, une autre jeune fille nous conte son désenracinement et son retour impossible chez elle alors qu’elle se trouve à deux places de vous dans la salle. Impossible de ne pas ressentir alors toute la détresse exprimée par un regard ou un souffle de voix.

Face caméra, les intervenants, chacun par bribes, racontent l’histoire de l’Odyssée laissant à chaque instant et malgré eux planer le doute tant les silences entre chaque phrase rapprochent leur histoire de celle d’Ulysse ou de Télémaque. Mais loin de n’être qu’un témoin de ces Odyssées, Christiane Jatahy se met elle-même en scène en parlant directement, face au public et aux interprètes, d’égal à égal, avec un humanisme et une bienveillance surdimensionnée et touchante. Christiane Jatahy se met à nu, ouvre son cœur et le livre de son histoire familiale avec un père décédé pendant la dictature et ce grand-père victime d’un crash d’avion en Amazonie. Là encore, mêlant son histoire intime à celle du Brésil, Christiane Jatahy crée un pont entre elle, nous et ces indiens d’Amazonie perdant peu à peu leurs terres et leur culture.

Dans l’Odyssée, le devin Tirésias dit à Ulysse qu’il devra rencontrer une peuplade ignorant la mer et c’est comme Ulysse que la metteuse en scène est allée à la rencontre de ces indiens d’Amazonie n’ayant jamais vu la mer et en lien avec son propre passé. Christiane Jatahy ne se contente pas de tisser un fil entre ces indiens et son grand-père mais nous emmène avec elle dans cette partie d’Amazonie, lieu de toute les convoitises marchandes qui peuvent mener l’humanité à sa perte.

Même si le procédé scénique peut parfois sembler récurrent, il touche au cœur et fait mouche sans laisser la possibilité au public de ne pas s’investir avec elle en ce lieu de théâtre dans cette tentative de création d’un nouvel espace d’ouverture des frontières et de compréhension de l’autre, celui qui paraît si lointain tout en étant si proche de nous et de nos histoires de vie. Nul doute qu’il s’agit là encore d’une réussite. Est-ce du théâtre ? La question n’est plus à se poser à notre époque, Christiane Jatahy cherche, tâtonne, ose, bouscule et parvient à nous ouvrir les yeux pour notre plus grand plaisir.

Pierre Salles

Photo © Christophe Raynaud de Lage, DR

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