« LA FIN DE L’HOMME ROUGE », REQUIEM DU DESENCHANTEMENT

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CRITIQUE. « La Fin de l’homme rouge », d’après l’essai de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, adapté et mis en scène par Emmanuel Meirieu, joué au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris du 12 septembre au 2 octobre.

Paru en 2013, « La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement » rappelle la littérature à son pouvoir, qu’une nécessité de complaisance neutralise souvent : le retentissement. L’essai de Svetlana Alexievitch est une clameur, celle d’une mémoire vivante et muselée – car il existe un devoir taire. Les centaines de témoignages collectés à travers l’ancienne URSS par cet auteur d’investigation, et recomposés en « roman des voix », sont le chant d’un cygne rouge, un long et beau cri rengorgé qu’elle libère. L’adaptation d’Emmanuel Meirieu des quelque cinq cent cinquante pages de cet essai fondamental est davantage un travail d’exergue que de coupure. « La Fin de l’homme rouge » qu’il présente cet automne puis cet hiver en France, en Suisse et en Belgique est un acte radical de dépouillement. Meirieu est un Turner de la voix : comme le peintre de l’aveuglement efface les contours, à la recherche d’une essence lumineuse, Meirieu émonde le chœur de Svetlana Alexievitch jusqu’à trouver cette ligne harmonique pure et nue du retentissement. Sa symphonie d’une heure cinquante compte sept pupitres pour sept soli.

Sur scène, sept âmes sont tirées tour à tour du silence, avec la douleur et l’urgence de l’envol ; comme si cette parole devait s’éteindre inexorablement et qu’il ne restait qu’un seul et dernier instant pour dire. Deux heures durant, ce n’est pas le spectre du communisme qui plane sur une salle médusée, c’est l’esprit nostalgique de centaines d’êtres arrachés, déracinés, qui sont sortis de la vie en 1991, oubliés et égarés dans le monde capitaliste. Ce sont des voix qui parlaient de concert à qui on a demandé de s’élever en leur nom propre et pour elles-mêmes : c’est cette identité indivisible qu’on a éclatée. Ce sont des âmes errantes.

Les comédiens n’interprètent pas des personnages, pas même de grands personnages historiques, qui recèlent aussi leur part de fiction ; Emmanuel Meirieu leur a demandé des parts d’être car ils sont sur scène les porte-parole de voix qui ont dit, ils sont les yeux de ceux qui ont vu : « La Fin de l’homme rouge » n’est pas une quête de vérité, c’est la vérité nue. Sont-ils encore des comédiens, dans l’exercice de la plus sincère fragilité ? Au micro d’Aurélie Charon dans l’émission « Tous en scène » du 22 septembre dernier sur France Culture, Anouk Grimbert témoignait :

« Ça oblige à encore plus de vérité, donc à encore plus de modestie. Ça donne envie de ne pas faire l’actrice, être juste une fenêtre propre par où passe la vie d’un autre, son courage. Ça me donne envie d’être une interprète dont l’instrument ne déraille pas. Tous les comédiens ont des tics. Sur ce travail en particulier, j’avais vraiment envie de les chasser. Tous les soirs, je me fais une sorte de prière d’être simple. »

Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Jérôme Kircher, Maud Wyler et André Wilms ont cette même participation du vibrato serré, ce même travail de gorge nouée, de voix blanche qui se colore, de pudeur et de mémoire. Cette sobriété n’étouffe pas l’éclat de ces voix de petits, elle les anoblit, ou plutôt, leur rend la noblesse.

L’œuvre de Svetlana Alexievitch est rare, la mise en scène d’Emmanuel Meirieu est rare, et il est rare de voir une collaboration aussi étroite entre les lumières et les sons. La création sonore de Raphaël Chambouvet et la création lumineuse de Seymour Laval avec Emmanuel Meirieu font de l’espace théâtral un espace-temps, prolongeant la scène, prolongeant la voix, et réveillant les fantômes, dans une confusion qui rappelle le théâtre à sa vocation d’ailleurs ; à son pouvoir d’évocation ; à un lieu d’invocation.

Marguerite Dornier

Tournée : du 8 au 19 octobre au théâtre de la Criée à Marseille, les 1er et 2 novembre au Théâtre Forum Meyrin en Suisse, du 5 au 7 novembre au théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence, le 9 novembre au Carré Sainte Maxime, du 13 au 15 novembre à la Comédie Saint-Etienne, le 19 novembre au théâtre Durance à Château Arnoult, le 22 novembre au théâtre en Dracénie à Draguignan, les 26 et 27 novembre au théâtre d’Angoulême, le 30 novembre à L’Agora, à Evry, les 3 et 4 décembre à la Halle aux Grains à Blois, le 6 décembre au Quai des Arts à Agenan, le 10 décembre à Mars-Mons arts de la Scène à Mons, en Belgique, les 13 et 14 décembre au théâtre Liberté à Toulon, le 7 janvier 2020 au Radiant-Bellevue à Caluire-et-Cuire et les 9 et 10 janvier 2020 au Théâtre national de Nice.

Avec Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouk Grimberg, Jérôme Kircher, Maud Wyler, André Wilms, et la voix de Catherine Hiegel.

Traduction de Sophie Benech, Musique de Raphaël Chambouvet, lumières, décor et vidéo de Seymour Laval et Emmanuel Meirieu, son de Félix Mulenbach et Raphaël Guenot, costumes de Moïra Douguet et maquillage de Roxane Bruneton.

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