A ORANGE, UN « DON GIOVANNI » LIBERTIN ET AUDACIEUX

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CRITIQUE. « Don Giovanni » – Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart – Livret de Lorenzo da Ponte – Mise en scène : Davide Livermore – Direction musicale : Frédéric Chaslin – Chorégies d’Orange 2019 – Spectacle donné dans le Théâtre antique les 2 et 6 août 2019.

Pour le 150ème anniversaire des Chorégies et sa deuxième année à la direction de ce festival prestigieux, Jean-Louis Grinda confirme sa volonté de renouveler le répertoire et n’hésite pas à l’élargir à des œuvres plus « intimistes » comme ce fut le cas l’an dernier avec « Le Barbier de Séville », des œuvres considérées jusqu’alors comme inadaptées à la démesure du lieu. Argument que Jean-Louis Grinda balaye d’un revers de main arguant du fait que le Théâtre antique a été conçu il y a deux mille ans pour le théâtre, qu’il possède une acoustique remarquable et que la structure du lieu permet aisément de focaliser l’attention sur un espace plus restreint. Arguments tout à fait convaincants mais l’opéra n’est pas le théâtre romain et il ne faut pas oublier qu’un tel pari nécessite en outre un habile metteur en scène, des voix qui s’élancent jusqu’au sommet de la cavea et… un mistral qui sache rester modéré.

C’est donc « Don Giovanni », cet opéra incontournable et mythique, disséqué, interprété et mis en scène sous toutes les coutures qui est programmé cette année – après une absence sur la scène d’Orange depuis 1996 – dans le cadre d’une distribution prestigieuse qui nous permet en particulier de retrouver Erwin Schrott qui a marqué les Chorégies de son empreinte lors de son inoubliable interprétation de Mefistofele l’an dernier.

Nous retrouvons enfin, après de nombreuses années de mises en scène plutôt frileuses et consensuelles, le retour d’une mise en scène audacieuse et contestée, de celles qui voient un public passionné et partagé huant et ovationnant tout à la fois le metteur en scène en fin de spectacle.

Car David Livermore nous propose ici une relecture et une vision très particulière de l’œuvre.

L’entrée de Don Giovanni est fracassante ! Un taxi jaune conduit par Leporello déboule sur la scène et s’arrête dans un crissement de pneus devant la demeure de Donna Anna. Don Giovanni, en homme pressé, rejoint sa nouvelle proie. Déboule alors une voiture noire d’où surgit un Commandeur qui a tout l’air d’un mafieux entouré de ses sbires. Le ton est donné !

Le duel se fait naturellement au revolver, les deux corps tombent mais on ne sait qui meurt. Les corps sont remplacés par leur double en costumes du XVIIIéme siècle, portant épée. Les deux protagonistes repartent alors en voiture. Le corps du Commandeur – son double – est emporté par ses sbires alors que le double de Don Giovanni gît sur scène durant tout le premier acte.

Cette option de mise en scène, énigmatique, pour ne pas dire hermétique, ouvre la porte à toutes les suppositions. On peut sans doute y voir d’une part la pérennité et la solidité de l’ordre établi et des valeurs conservatrices, d’autre part la vulnérabilité de celui qui les remet en cause, de « l’élan révolutionnaire dionysiaque ». Davide Livermore, dans sa note d’intention, assume clairement l’aspect politique et la contemporanéité de sa mise en scène qui fait ressortir en permanence cette dualité des valeurs : « La certitude contre l’idéal, la sécurité contre l’imprévisibilité, la sédentarité contre le nomadisme ». Pour lui, « A notre époque, c’est sans conteste l’homme réactionnaire qui gagne ».

Les décors et les costumes se moquent des époques. Les tenues contemporaines côtoient les costumes d’époque, les automobiles les carrosses à chevaux. On y voit même le taxi de Don Giovanni tracté par un cheval et un Leporello époumoné. Humour ou symbole ?

L’accent est mis notablement sur l’aspect érotique et libertin. Lors du bal donné par Don Giovanni pour la noce, des couples de toutes compositions s’enlacent sur le sol. On devine que le maître des lieux ne sera pas en reste ! Des jeunes femmes en robes rouges, moulantes et sexy, donnent le ton dans une sorte de ballet érotique. Dans une très belle image pleine de sens elles semblent dévorer Don Giovanni comme des flammes.

Pas ou peu de décors à part le taxi de Don Giovanni qui sert aux entrées, aux sorties, pour se cacher ou pour culbuter les femmes. Là encore le mur est utilisé judicieusement comme un écran géant pour y représenter un palais, un ciel étoilé ou des tags intemporels. L’effondrement du palais lors de la mort de Don Giovanni et la scène transformée en grève sur laquelle meurent les vagues sont des images particulièrement fortes.

La scène d’Orange et le mistral, invité ce soir-là, nécessitent une distribution solide sur le plan vocal et capable d’occuper l’espace. L’ensemble est ici très homogène et tous les protagonistes sont en parfaite adéquation avec le lieu et leur personnage.

Erwin Schrott empoigne le rôle de Don Giovanni à bras le corps avec une certaine voracité. Ses talents d’acteur, sa présence et son charisme n’ont rien à envier à sa voix puissante, claire et dominatrice. Tour à tour séducteur, impérieux, hypocrite, facétieux, jouisseur, il incarne un Don Giovanni épris de liberté, en guerre contre l’ordre établi mais qui ne se prend jamais trop au sérieux – Erwin Schrott y voit quant à lui un personnage pathétique.

Leporello, le fidèle valet, clairvoyant, empreint d’une certaine sagesse mais faible et cupide, est incarné par Adrian Sâmpetrean qui apparaît comme l’aller ego de son maître, tant sur le plan vocal que par ses talents d’acteur, dans une mise en scène qui le met à rude épreuve, jusqu’à lui faire faire des dérapages contrôlés avec son taxi, performance sans doute inédite sur une scène d’opéra.

Le rôle de Donna Elvira, sans doute l’un des personnages féminins de Mozart les plus complexes par la diversité des sentiments contradictoires qui l’animent, est confié avec bonheur à Karine Deshayes. Après un premier acte plutôt en demi-teinte, en particulier par des graves et des mediums un peu couverts par l’orchestre et le mistral, elle retrouve toute son expression théâtrale et sa voix aux aigus impressionnants dans un sublime et triomphal « Mi tradi quell’alma ingrata ». Beaucoup d’émotions portées par une interprétation nuancée et des talents d’actrice qui traduisent un désir de vengeance dominé par la pitié, la fascination et l’amour inconditionnel que lui inspire Don Giovanni.

En remplacement de Nadine Sierra, le rôle de Donna Anna, personnage complexe dans lequel tout est dans le non-dit, est incarné par Mariangela Sicilia qui traduit tout en nuances des sentiments de vengeance ou son amour – pour le moins réservé – pour Don Ottavio. La fascination et l’amour sans doute charnel – mais interdit – pour l’assassin de son père apparaissent constamment en filigrane dans la musique de Mozart et plus clairement par une mise en scène explicite dans laquelle les deux amants s’embrassent avec passion en se jouant du pauvre Don Ottavio. Un Don Ottavio, habituellement malmené, faible, naïf, qui prend ici une toute autre dimension avec la remarquable prestation de Stanislas de Barbeyrac qui, avec sa voix déliée au beau phrasé, redore le blason de cet amoureux pathétique. L’interprétation de « Il mio tesoro » est l’un des points d’orgue du spectacle et enthousiasme le public.

Le couple Zerlina-Masetto est interprété avec crédibilité – le physique du rôle est parfait – par Annalisa Stroppa, une Zerlina charmante et candide et Igor Bakan, un Masetto jaloux et pataud, victime toute désignée. Enfin le rôle du Commandeur a été confié à Alexeï Tikhomirov dont la stature et la voix profonde et puissante se suffisent à elles-mêmes pour produire une forte impression. L’amplification de sa voix d’outre-tombe n’était pas vraiment nécessaire, d’autant qu’elle efface le terrible cri de Don Giovanni lorsqu’il sombre dans les abîmes.

C’est Frédéric Chaslin, chef d’orchestre, compositeur, pianiste, écrivain, qui nous offre une lecture musicale colorée de cette magnifique partition de Mozart à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Jouant sur les tempos et les nuances, il est toujours cohérent avec les multiples facettes de l’opéra proposées par le metteur en scène. Interprétation musicale de qualité où l’on peut regretter parfois – une fois de plus, ce problème étant récurrent à Orange – un déséquilibre entre l’orchestre et les voix au profit de l’orchestre.

Les chœurs de l’Opéra de Monte-Carlo et de l’Opéra Grand Avignon dirigés par Stefano Visconti sont au meilleur niveau et se prêtent sans réserve aux exigences d’une scénographie qui demande autant au corps qu’à la voix.

C’est donc un Don Giovanni d’un très bon niveau musical qui clôture ces 150èmes Chorégies dans une mise en scène complexe et engagée de Davide Livermore qui laisse la porte ouverte aux multiples lectures que permet cette œuvre d’une immense richesse musicale, psychologique et sociétale, dans laquelle on retrouve toute la complexité de l’âme humaine. Une mise en scène audacieuse et controversée, parfois un peu confuse, mais qui apporte néanmoins une modernité et une bouffée d’air frais aux Chorégies qu’on ne saurait qu’encourager.

Jean-Louis Blanc,
envoyé spécial à Orange

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Photos Philippe Gromelle / Chorégies d’Orange

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