CHOREGIES D’ORANGE : UN « GUILLAUME TELL » DE BELLE AMPLEUR

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Orange, envoyé spécial

CRITIQUE. CHOREGIES D’ORANGE. « Guillaume Tell » – Opéra de Gioachino Rossini – Mise en scène : Jean-Louis Grinda – Direction musicale : Gianluca Capuano – Spectacle donné dans le Théâtre antique le 12 juillet 2019.

Pour sa deuxième année de programmation, Jean-Louis Grinda reste fidèle à sa ligne artistique qui consiste à renouveler le répertoire des Chorégies, à se libérer d’œuvres vues tant et tant de fois ces dernières décennies et, tout en produisant de grands classiques comme Don Giovanni cette année, à faire découvrir des œuvres peu connues et injustement négligées. Tout comme le remarquable « Mefistofele » présenté l’an dernier, c’est « Guillaume Tell » de Rossini, opéra évidemment connu pour son ouverture mais peu interprété et peu connu dans sa substance, que le public est invité à découvrir cette année pour ce 150ème anniversaire des Chorégies.

Cette dernière œuvre lyrique de Rossini, créée en français à l’Opéra de Paris en 1829, nous fait découvrir un Rossini très différent de celui que l’on connaît dans les vocalises étourdissantes de « Sémiramis » ou dans la finesse et la légèreté du « Barbier de Séville ». Il s’agit ici d’un opéra de grande ampleur dans l’esprit de l’opéra français de cette époque qui relate l’histoire de Guillaume Tell dans sa lutte contre les autrichiens au XIVème siècle pour rendre son indépendance à la Suisse. Un thème particulièrement d’actualité en Europe qui vivait alors un éveil des nationalités et des désirs d’indépendance.

C’est un opéra guerrier et patriote dans lequel l’honneur et le sens du devoir écrasent les individus et le sentiment amoureux lui-même. L’amour entre Arnold, un jeune villageois fils de berger, et Mathilde, princesse de Habsbourg, même s’il donne lieu à un magnifique duo d’amour, semble prétexte à promouvoir avant tout le patriotisme et l’héroïsme. Ce parti pris donne lieu à de puissants airs de bravoure et surtout à de magnifiques chœurs de ce peuple suisse opprimé et galvanisé par son idéal.

La version présentée ici, tout en durant près de quatre heures, est allégée de certaines parties inutiles et surtout de ces ballets qui alourdissent tant l’opéra français en général. Malgré le confort sommaire – le mot est faible – des gradins romains, le format du spectacle permet au public de savourer cette belle soirée orangeoise dans une nuit étoilée sans Mistral.

La mise en scène de Jean-Louis Grinda est efficace et permet une bonne lisibilité du sujet malgré un livret parfois hétéroclite et abscons. L’utilisation de cet immense espace scénique, souvent un écueil pour les metteurs en scène à Orange, est judicieuse. Sur un plateau légèrement incliné vers le public, un élément de scène circulaire permet par simple rotation de délimiter un espace restreint adapté aux scènes intimistes ou de restituer à la scène toute son ampleur pour l’évocation de vastes paysages ou les mouvements de foule qui sont ici parfaitement mis en espace. Un lopin de terre s’étirant en bordure de scène permet de produire de très belles images de labour et de semailles à l’instar de Guillaume Tell tirant une charrue tenue par son fils en préambule du spectacle. Cette image, qui pourrait résumer à elle seule la matière de l’opéra, est saisissante et prend valeur de symbole.

Nul décor encombrant sur scène. Comme dans la plupart des mises en scène des Chorégies lors de ces dernières années, la projection d’images et de vidéos sur le célèbre mur, écran somptueux s’il en est, permet de restituer de magnifiques décors tout en assurant la fluidité de l’action. A ce sujet il semble que la technologie dans ce domaine ait fait un pas de plus cette année. Ces décors lumineux produisent d’admirables images comme un paysage pastoral de montagnes, une forêt, le palais des Habsbourg, un fleuve aux ondes miroitantes et surtout un effet de tempête sur le lac particulièrement bluffant.

Les costumes pastoraux et les tenues des soldats autrichiens semblent situer l’action au cours du XIXème siècle, sans doute à l’époque de création de l’opéra. Conjugués à des éclairages étudiés et à ces décors lumineux, ils contribuent à produire des images d’une grande beauté.

La production de Guillaume Tell nécessite onze solistes et comporte certains rôles particulièrement exigeants sur le plan vocal, c’est sans doute l’une des causes de la rareté de cet opéra sur les scènes lyriques. Ici le pari est gagné ! La distribution est homogène, d’un très bon niveau artistique, et aucun des interprètes ne se laisse dominer par l’immensité du lieu, même si les voix sont parfois couvertes par un orchestre un peu trop présent.

Nicola Alaimo prend à bras-le corps le rôle de Guillaume Tell. La voix et le jeu sont nuancés, tour à tour charismatique et imposant dans le rôle d’un patriote résolu et fragile et tendre dans le rôle d’un père aimant. Nuances malheureusement parfois dominées par l’orchestre.

La princesse Mathilde, pleine de noblesse sur son cheval, un vrai, est incarnée avec délicatesse par Annick Massis qui nous offre un « sombres forêts » aux vocalises déliées et un superbe duo avec Arnold au deuxième acte, un Arnold interprété par Celso Abelio, tour à tour vaillant dans ses élans patriotiques et délicat dans son dialogue amoureux.

Nicolas Courjal est un Gelser cruel au timbre ténébreux dans son uniforme germanique évoquant de sombres heures. A l’opposé Jodie Devos, menue et juvénile, incarne avec crédibilité Jemmy, le fils de Guillaume Tell, à la fois courageux et fragile. Avec son timbre clair aux beaux aigus, elle se révèle particulièrement émouvante dans le dialogue avec son père lors de la terrible scène de la pomme.

Il convient également de citer Philippe Khan, vieillard profond et sage, dans le rôle de Melchtal, le père d’Arnold, ainsi que Nora Gubisch, Nicolas Cavallier, Philippe Do, Julien Véronèse et Cyrille Dubois, tous à la hauteur de leur rôle.

Le chœur, constitué des chœurs de l’Opéra de Monte-Carlo et du Théâtre du Capitole de Toulouse, occupe une place prépondérante dans cet opéra et se doit d’évoquer avec puissance la voix d’un peuple épris de liberté. Cet objectif est parfaitement atteint et les scènes de foule, en particulier dans le chœur patriotique à la fin du deuxième acte et dans le final sont parmi les points d’orgue du spectacle, tant sur le plan vocal que scénographique.

Gianluca Capuano à la tête de l’Orchestre philarmonique de Monte-Carlo, produit une interprétation colorée de la partition, particulièrement nuancée dès l’ouverture dont les quatre mouvements sont si contrastés. On peut regretter parfois un enthousiasme excessif qui couvre les voix et les détails, comme cela arrive à souvent à Orange où, du fait de la configuration du lieu, l’équilibre entre les voix et l’orchestre est difficile à trouver.

Comme Guillaume Tell qui n’a pas raté la pomme, Jean-Louis Grinda n’a pas raté son objectif. La découverte ou la redécouverte de cet opéra de Rossini a donné lieu à un accueil enthousiaste de la part du public. Souhaitons que les programmations à venir se maintiennent à un tel niveau de qualité et que le répertoire des Chorégies continue à s’enrichir de nouvelles œuvres qui pourraient y trouver toute leur place !

Jean-Louis Blanc

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