FESTIVAL D’AIX : LE « MAHAGONNY » D’IVO VAN HOVE FAIT MOUCHE

Mahagonny

Aix, envoyée spéciale

CRITIQUE. 71e FESTIVAL INTERNATIONAL D’ART LYRIQUE D’AIX. « Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny » – Kurt Weil/Bertold Brecht – Mise en scène Yvo van Hove – Direction musicale Esa-Pekka Salonen – Grand Théâtre de Provence – 6 9 11 15 Juillet 2019.

Mahagonny, opéra en trois actes écrit en 1930 à partir d’un cycle de poèmes de Bertold Brecht « Mahagonnygrsange » fut assassiné dès ses débuts par la critique Berlinoise très influencée par l’idéologie nazie, tant le sujet fait mouche. L’année d’après suivra  » l’Opera de 4 sous  » qui connu le succès et la longévité que l’on sait. Mahagonny rime avec agonie, et effectivement cet opéra pose les problématiques de la fin d’un système : celui du capitalisme, de la valeur travail et de l’argent. Et nos difficultés à trouver une autre forme de vie en société.

Dans un lieu imaginaire qui est décrit comme l’ouest américain, trois escrocs fondent une ville dédiée aux plaisirs de la chair et du jeu, afin de soutirer à une clientèle de trappeurs, bûcherons et chercheurs d’or leurs petites économies. On ne fait plus contemporain comme sujet. Survient un héros qui va faire la révolution, plus rien dans cette ville ne sera interdit, le pauvre paiera de sa vie l’échec de cette politique et son incapacité à payer ses dettes.

Sur scène un camerameran, 30 chanteurs, chanteuses et choristes/figurants, et un écran géant accroché à une scènette à roulettes. Dans la la fosse à orchestre le Philarmonia, orchestre symphonique et l’intégralité de soixante musiciens, dirigés de main de maître par Esa Pekka Salonen, accompagne, soutient, relance l’action et les chanteurs. Ce qui fait quand même pas mal de monde pour arriver à satisfaire un public aussi divers qu’exigeant.

De cette foule grouillante sur le plateau, on n’aurait perçu que les voix, si la caméra, reprenant un système inauguré il y plus de 25 ans par Peter Sellars dans  » l’Opera des tulipes  » et abondamment repris depuis, qui consiste à filmer et rediffuser en temps réel, ne marchait en continu et en gros plans. Les actions impossibles à distinguer de visu, portant pour beaucoup sur le dessous de la ceinture, deviennent visibles en très grand, mais aussi les visages des chanteurs, dont celui incroyablement vivant et buriné de la soprano finlandaise Karita Martial, parfaite en tenancière de bordel.

Ce qui pourrait être un magma scénique est admirablement structuré par la musique, l’action, annoncée à l’avance par des gros titres (les spoilers), les mouvements de la caméra et le texte auquel on se raccroche parfois car si nos oreilles sont comblées et charmées par ces airs dont les refrains sont connus de tous, nos yeux, eux, ont fort à faire entre les sous-titres, l’écran géant, la scène et les multiples micro-actions.

La réception de cet opéra demande donc effort et concentration même si quelques respirations vous emportent loin de la foule, de ses clameurs, de ses bas-fonds. Notamment le duo entre Annette Dasch et Nikolai Schukoff remarquablement épaulés par les images libératrices d’un couple de goélands en plein vol.

Faisant référence aux correspondances entre les crises politiques et les crises climatiques dont il apparaît qu’elles sont liées,la menace d’un cyclone plane tout au long du spectacle sur Mahagonny, ville éphémère fondée uniquement sur l’appât du gain. Magahonny peine à trouver les valeurs fondamentales qui la feront perdurer, ses habitants apparaissent comme des pantins subissant, prostituees, mineurs , bûcherons, construisant eux mêmes la prison qui leur sert de foyer. Ils semblent sans racines aussi faibles que la feuille au vent. L’argent est la seule valeur finalement respectée puisqu’on lui sacrifie un homme.

Toutes ces questions sont tellement actuelles, tellement récurrentes qu’il est presque dommage de les avoir rattachées à un univers, un territoire aussi lointain et daté que l’Amérique de l’ouest, même au moment de la ruée vers l’or, et même si ceci était inscrit dans le texte.Depuis 1930, l’eau a coulé sous les ponts.

L’arrivée des migrants Syriens, Afghans, Soudanais, Érythréens… sur le territoire européen, les camps de réfugiés comme la jungle de Calais, les lieux où se recherche en commun une autre façon d’être au monde, ou encore les communautés de réfugiés qui se sont créés dans le nord-est de la ceinture parisienne, Pantin, La Chapelle, et aussi les camps de réfugiés en Hongrie, en Turquie, dans toutes les zones-tampon mises en place par l’Europe, auraient pu servir de cadre à cet opéra, rendant les choses plus crues, plus urgentes, plus aiguës.

Je pense que Brecht et Weill auraient été heureux que quelques entorses aient été faites au texte pour le replacer dans ce contexte-là, et qu’il n’est pas indécent que l’argent destiné à monter cet opéra et tous les artistes et techniciens qui y participent puisse paradoxalement servir à dénoncer la servitude engendrée par l’argent. Pourvu que le propos y soit démontré de façon magistrale.

Une belle production cependant, mettant en évidence les absurdités d’un système à bout de souffle.

Claire Denieul
envoyée spéciale à Aix

Photo Festival d’Aix

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