FESTIVAL D’AIX : « JAKOB LENZ », LE ROMANTISME ABSOLU D’ANDREA BRETH

Aix en Provence, envoyée spéciale

CRITIQUE. FESTIVAL INTERNATIONAL D’AIX EN PROVENCE.  » JAKOB LENZ  » de Wolfgang Rihm (1952) – Opéra de chambre en un acte créé le 8 mars 1979 à Hambourg – Direction musicale Ingo Metzmacher – Mise en scène Andrea Breth – Grand Théâtre de Provence, les 5,8 et 12 juillet 2019.

Les murailles ocres du grand théâtre de Provence abritent au moins 1350 places. Pour cette représentation de Jakob Lenz Composé par Wolfgang Rihm en 1952 et mis en scène par la talentueuse dramaturge allemande Andra Breth, presque tous les sièges sont occupés, alors que le spectacle date déjà de 2014.

On aura été prévenu dans le hall que l’histoire de Jakob Lenz n’est pas drôle, que l’on va assister à une déchéance, une spirale descendante, une chute dans l’escalier de la cave qui conduit à l’espace mental de la schizophrénie.
Jakob Lenz est un opéra de chambre, dans la fosse une douzaine de musiciens tout au plus, une majorité de cuivres, dirigés finement et magistralement par Ingo Metzmacher.

Comme le christ grimpant le mont des oliviers et portant sa croix,
la folie de Lenz se matérialisera en 13 tableaux, reliés entre eux par un écran s’opacifiant lors des changements de décors silencieux et ultras rapides.
Le travail scénographe de Martin Zehetgruber est d’une telle qualité que je ne regrette pas de m’être placée au premier balcon pour profiter de la vue d’ensemble que m’offre le travail conjugué des éclairagistes et plasticiens concepteurs de cet espace de jeu à évolution variable.

Comment représenter la schizophrénie à l’opéra, cette distorsion de la réalité ?
La scène est recouverte de grosses masses plastifiées satinées noires, sur le tapis de scène noir aussi, coulera en continu, en plusieurs endroits, pendant tout le spectacle, de petits ruisseaux d’eau, de la même épaisseur que les rigoles d’un caniveau.

La perspective est truquée, la pente de la scène a été modifiée et un miroir a été placé sur le mur du fond reflétant ce paysage à mi-chemin entre une nature romantique de roches et de ruisseaux et les gros sacs poubelle informes d’une décharge à ordure. L’eau qui suintera du haut du plancher pendant tout le spectacle donnera l’impression glauque d’une métaphore. Comme si la longue plainte de Jakob Lenz était un ruissellement salvateur, une façon de nettoyer son âme perdue, une quête impossible de pureté au coeur de la fange et du malheur de la maladie mentale.

Les scenes d’intérieur et d’extérieur alternent avec l’intrusion de matières diverses qui figurent la glace, le bois, le verre, dans les teintes nordiques et mates des tableaux d’Hammershoi.

Tu ne sais si tu vois de la peinture ou du spectacle vivant, si la perspective est plate ou profonde. Avec de façon récurrente, les masses noires des rochers et l’eau qui suinte, ou des intérieurs austères, murs verts d’eau et du bois, intérieurs et extérieurs qui finiront par s’interpénétrer matérialisant ainsi un univers d’une irréalité métaphorique totalement poétique.

La musique déverse toutes les nuances des cuivres, quelques airs sont d’une douceur infinie. La partition de Jakob Lenz est tenace, grandiose, avec la violence du désespoir, alternant hallucinations auditives, entrecoupée de cris, chants, paroles dites et sprechgesang, voix féminines et enfantines.

Toutes ces tonalités vocales, accompagnent une musique violente et singulière toujours, surprenante, qui fera surgir l’émotion par des canaux inattendus. La beauté étrange de ce qu’on perçoit, la connexion entre ce qu’on voit et écoute pénètrerait l’âme trop profondément si on se laissait faire, alors spectateur, tu te défends, non ce n’est pas toi, ni quelqu’un d’autre que tu connais, là, sur scène, tu veux laisser le malheur à distance, tu le repousses de toutes tes forces.

Même si la musique te plonge le nez dans l’empathie, tu résistes.

C’est l’histoire de quelqu’un d’autre qui en son temps aima errer dans les forêts, assailli par des peurs, hurlant son désespoir et sa fièvre, abandonné de tous.

Superbe travail d’un romantisme absolu qui réussit entre autres qualités, l’impossible : le cumul de deux nécessités, l’intimité d’un orchestre de chambre et le recul du regard.

Claire Denieul,
envoyée spéciale à Aix en Provence

Photo Festival d’Aix

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