A AIX, UNE « TOSCA » ELEGANTE, MISE EN ABYME PAR CHRISTOPHE HONORE

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Envoyé spécial à Aix en Provence

CRITIQUE. 71e FESTIVAL INTERNATIONAL D’AIX EN PROVENCE : » Tosca  » de Giacomo Puccini – Direction musicale : Daniele Rustoni – Mise en scène : Christophe Honoré – Orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon – Nouvelle production du Festival d’Aix-en-Provence 2019 – Spectacle donné au Théâtre de l’Archevêché les 4, 6, 9, 12, 15, 17, 20 et 22 juillet 2019 à 21h30.

Dans un souci d’ouverture la nouvelle direction du Festival d’Aix-en-Provence inscrit à son programme Tosca de Puccini pour la première fois dans l’histoire du Festival. Opéra vériste que les festivaliers avaient plutôt l’habitude de voir figurer au répertoire des Chorégies d’Orange qui, cette année, programment par ailleurs un  » Don Giovanni « , grand classique du répertoire aixois. Echange de bons procédés bienvenu entre ces deux scènes majeures de l’art lyrique dont le profil et les caractéristiques peuvent donner lieu à des visions bien différentes des œuvres.

Disons tout de suite que, pour une première, les festivaliers aixois vont sans doute écouter  » Tosca  » de Puccini mais ils ne vont pas vraiment la voir. En effet, Christophe Honoré, sans doute embarrassé par l’immense notoriété de cette œuvre et par le fait que tout ou presque ait été dit ou fait sur elle, a souhaité présenter autre chose, un autre sujet, trouver des chemins de traverse pour faire passer l’émotion.

Il s’agit donc ici plutôt d’une variation sur le thème de la diva, phénomène mythique propre à l’opéra, d’imaginer ce que peut être le vécu d’un tel statut, les traces qu’il peut laisser.

Christophe Honoré nous présente ainsi une diva retirée des scènes, désignée « La Prima Donna » au générique, chez qui une équipe de journalistes, de fans et une troupe de chanteurs en train de répéter Tosca viennent tourner un documentaire sur sa vie. Ils se livrent alors à une interprétation informelle de Tosca, rôle majeur dans la carrière de la Prima Donna. Cette mise en abyme met l’accent sur le ressenti, la nostalgie et l’émotion que suscitent ces moments chez cette diva déchue qui se confine dans ses souvenirs. Cette option est d’autant plus crédible et émouvante que ce rôle de Prima Donna est tenu par Catherine Malfitano, soprano new-yorkaise, véritable diva au sommet de sa gloire dans le rôle de Tosca en 1992.

Inutile de dire que la compréhension de ce spectacle nécessite une connaissance parfaite de l’œuvre et qu’il ne s’adresse qu’à un public très averti qui lui-même se sent parfois un peu dépassé par la complexité de la mise en scène, d’autant que l’attention doit se porter simultanément sur les interprètes, sur des scènes « hors chant » qui se déroulent en parallèle et sur un écran qui relaie des images de proximité tournées par des cameramen sur scène.

Le premier acte nous plonge dans l’appartement cossu et bourgeois de la Prima Donna qui est rapidement envahi par une équipe de tournage plutôt turbulente, en tenue décontractée et qui pense plutôt à manger et à boire. Puis les personnages prennent successivement leur rôle, chantent en lisant leur partition avec un certain dilettantisme. Tosca, interprétée par la jeune soprano américaine Angel Blue, porte jean et tee-shirt et écoute les conseils avisés de la Prima Donna qui feuillette avec elle un album de photos, qui semble revivre ses souvenirs, sans doute avec regrets et un brin de jalousie.

Les personnages prennent corps progressivement au cours du deuxième acte, Angel Blue revêt alors la mythique robe rouge de Maria Callas, immortalisée dans ce rôle, et son long dialogue avec Scarpia, jusqu’à l’assassinat de celui-ci, est bouleversant. Puis Scarpia se relève, quitte la scène et nous rappelle que tout ça n’est que simulation. La Prima Donna, qui a suivi cette scène d’une pièce voisine, apparaît ébranlée, pâle comme un spectre. Elle saisit deux cierges et s’allonge paisiblement sur le sol les bras en croix, un cierge de chaque côté. Cette scène très connue dans laquelle elle prend la place de Scarpia semble signer la mort de la diva. La relève est assurée, elle n’est plus Tosca !

Lors du troisième acte la Prima Donna, décomposée, erre dans le public et autour d’une maquette du Château Saint-Ange qui évoque tant le dénouement fatal. Plus de décors ! L’orchestre a quitté la fosse pour occuper la scène. Angel Blue apparaît toute revêtue d’or dans une robe scintillante et interprète le rôle comme dans une version de concert. C’est elle Tosca ! C’est la consécration d’une nouvelle diva ! La Prima donna vit cette scène tragique dans le désarroi. Elle n’est plus diva ! Elle n’est plus qu’une vieille femme ! C’est elle qui se donnera la mort dans un final poignant chargé d’émotion.

La mise en scène de Christophe Honoré est raffinée et précise dans une mise en abyme complexe qui donne souvent lieu à des scènes simultanées. L’utilisation de vidéos et d’images d’archives est faite sans excès, elle apporte en particulier un éclairage sur les visages de la Prima Donna et de Tosca qui transmettent l’émotion tant par leur voix que par leur talent d’actrices. Le visage flétri de Catherine Malfitano est bouleversant de vérité.

Sur le plan musical Angel Blue incarne Tosca avec sa voix lumineuse, limpide et avec expressivité, en particulier au cours du deuxième acte lors de l’assassinat de Scarpia et du célèbre « Vissi d’arte » qu’elle interprète admirablement devant un public conquis. Le rôle de Mario Caravadossi est confié au ténor maltais Joseph Callera, émouvant et nuancé dans le fameux air « E lucevan le stelle » mais dans un troisième acte présenté en version concert qui ne lui permet pas vraiment d’exprimer toute la force émotionnelle du rôle.

Le baryton russe Alexy Markov incarne avec son timbre clair et froid un Scarpia dominateur et élégant qui a tout l’air d’un banquier suisse en costume-cravate qui masque toute sa perversité.

Simon Shibambu, Leonardo Galeazzi et Jean-Gabriel Saint-Martin, respectivement dans les rôles de Cesare Angelotti, il sagrestano et Sciaronne, interprètent idéalement leurs personnages tant par leurs qualités vocales que par leurs jeux d’acteurs.

Le jeune et fougueux chef italien Daniele Rustioni, avec sa gestuelle inspirée tire le meilleur de l’orchestre et des chœurs de l’opéra de Lyon et rend tout son relief à cette admirable partition de Puccini.

Tout en respectant la trame de l’opéra à la lettre, Christophe Honoré réussit ainsi à construire un spectacle totalement nouveau, complexe, élégant. On peut regretter parfois que l’option retenue ne permette pas toujours aux interprètes de jouer véritablement leur rôle mais, même si elle n’apparaît pas où on l’attend, l’émotion est bel et bien présente de bout en bout au travers de ce personnage poignant qu’est la Prima Donna. Une relecture parfois déconcertante mais d’une grande richesse émotionnelle qui rend un bel hommage à Catherine Malfitano et qui révèle une convaincante Angel Blue, magnifique diva en devenir.

Jean-Louis Blanc,
envoyé spécial à Aix en Provence

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