AVEC SON « REQUIEM », CASTELLUCCI TRANSFIGURE MOZART AU FESTIVAL D’AIX

requiem castellucci 2

CRITIQUE. FESTIVAL INTERNATIONAL D’ART LYRIQUE D’AIX. « Requiem » de Wolfgang Amadeus Mozart – Direction musicale : Raphaël Pichon – Mise en scène : Romeo Castellucci – Chœur et orchestre Pygmalion – Spectacle donné au Théâtre de l’Archevêché les 3, 5, 8, 10, 13, 16, 18, 19 juillet 2019 à 22h00.

Le Festival d’Aix-en-Provence ne se conçoit pas sans un opéra de Mozart !

Difficile de surprendre dans ce domaine tant ces opéras ont été à l’affiche tant et tant de fois dans ce Festival. Qu’à cela ne tienne ! La nouvelle direction artistique, dans une volonté affichée de création et d’innovation, voire de surprendre, a opté pour la création d’un nouvel opéra du génial compositeur sur les bases de son Requiem. Cette œuvre ultime de Mozart, si elle ne possède pas la trame d’un opéra en a néanmoins la structure et cette « mise en images » de textes sacrés a toute sa place dans la longue tradition picturale qui a inspirée les plus grands artistes depuis le deuxième concile de Nicée en 787.

Un tel défi ne pouvait qu’être confié à Romeo Castellucci, artiste complet qui maîtrise l’ensemble des disciplines du théâtre contemporain, créateur d’images fortes qui ne cèdent en rien à la beauté, bien connu des festivaliers, en particulier par cette inoubliable création d’« Inferno » inspirée par la divine Comédie de Dante dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes lors du Festival d’Avignon 2008. Si dans « Inferno » il faisait brûler un piano sur scène – l’enfer pourrait sans doute se définir comme un monde sans musique – Romeo Castellucci glorifie ici la musique de Mozart, l’illustre avec force et beauté et met en relief toute son humanité.

Le fil conducteur de ce Requiem est l’extinction inéluctable de toute chose. Extinction nécessairement suivie d’une renaissance ou d’un remplacement. Durant tout le spectacle apparaît en fond de scène une longue énumération des extinctions, qu’elles soient minérales, animales, artistiques, culturelles. Ainsi défilent des animaux, des plantes, des œuvres d’art, des villes, des religions, des langues, des monuments tous aujourd’hui disparus. Pour Castellucci : « la fin, la disparition constituent notre seul horizon… tout finira par se dissoudre lentement dans le néant ».

Romeo Castellucci nous offre de magnifiques tableaux au travers d’éclairages recherchés dans lesquels il est passé maître. Le spectacle commence dans des tonalités sombres sur un fond de scène noir. Une vieille femme vit ses derniers instants avec sérénité. Elle fume une cigarette, croque une pomme et se couche dans un rituel sans doute quotidien. Elle disparaît pour laisser réapparaître une jeune fille, dans un décor devenu immaculé, sans doute symbole d’une renaissance, d’un départ dans une autre vie.

Les tableaux se succèdent pour illustrer toujours avec beaucoup de justesse les différents mouvements du Requiem. Les chœurs dessinent des ballets, des sortes de danses folkloriques d’une grande simplicité avec naturel et douceur dans de curieux costumes colorés ou d’un blanc pur, d’inspiration slave semble-t-il.

La mort reste toutefois omniprésente. Véritable messager céleste, un jeune garçon joue au football avec un crâne avant de nous émerveiller par sa voix séraphique. Le Lacrimosa, interprété avec beaucoup de douceur, se termine brutalement par l’effondrement des choristes et des arbres sur un plateau sans vie. La brutalité de la mort est évoquée, toujours avec beaucoup de retenue par une voiture accidentée qui fauche avec lenteur les choristes l’un après l’autre dans une mort qui paraît inexorable et naturelle.

L’évocation récurrente durant tout le spectacle de l’extinction et de la disparition de toute chose et de tout être ne pouvait que donner lieu à la destruction du théâtre lui-même à la fin du spectacle. Dans un lent basculement du plateau, les éléments de décors qui jonchent le sol glissent progressivement vers le néant, telle une coulée de lave destructrice de toute vie. Une fin surprenante qui voit apparaître un très jeune bébé gigotant sur ce sol sans vie, sans doute le plus jeune acteur jamais vu sur scène, symbole de régénérescence.

Le personnage central de ce quasi-opéra est le chœur qui est largement sollicité par Romeo Castellucci tant dans son expression vocale que corporelle. Il est surprenant de voir des choristes danser et sauter tout en chantant. La maîtrise de la respiration est totale et l’interprétation musicale du Chœur Pygmalion est parfaite. Les solistes ne sont pas mis en évidence par cette mise en scène qui privilégie des tableaux d’ensemble mais prennent toute leur part sur le plan vocal dans un niveau de qualité irréprochable.

Si Romeo Castellucci a su mettre en image ce Requiem avec la créativité qu’on lui connaît, le second maître d’œuvre de ce spectacle, Raphaël Pichon, après son interprétation remarquable de « La Flûte enchantée » lors du Festival de l’an dernier, revient avec son ensemble Pygmalion pour nous offrir dans une interprétation lumineuse toute la profondeur et l’humanité de cette œuvre qu’il qualifie de « soleil noir teinté d’une infinie tendresse».

La version retenue ici est celle du Requiem inachevé de Mozart complété par son élève Süssmayr. Raphaël Pichon a inséré dans celle-ci des chants grégoriens et diverses œuvres courtes et méconnues de Mozart d’inspiration religieuse ou maçonnique. L’ensemble est particulièrement cohérent et se prête bien à l’expression picturale recherchée par Romeo Castellucci.

Dans une parfaite osmose, Romeo Castellucci et Raphaël Pichon nous offrent ainsi avec simplicité une vision naturelle et apaisée de la mort tout en célébrant la vie, une extinction associée nécessairement à une régénération. Une foi en l’humanité qui éclaire toute l’œuvre de Mozart.

Jean-Louis Blanc
envoyé spécial à Aix en Provence

Photo Pascal Victor

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