« LA CERISAIE », TCHEKHOV A L’ANGLAISE

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« La Cerisaie » d’Anton Tchekhov – Mise en scène de Simon McBurney / Internationaal Theater Amsterdam – Au Printemps des Comédiens de Montpellier les 29 et 30 juin 2019 – Première en France -Spectacle en néerlandais surtitré en français.

Force est de constater que cette année encore, et même peut être davantage que les années précédentes, le Printemps des Comédiens sous la direction de Jean Varela a réussi à se forger une réputation d’événement majeur et attendu du théâtre en France. Sachant allier une imprégnation et une implication fortement locale à une ouverture internationale, le Printemps des Comédiens attire de plus en plus tous les grands noms du théâtre.

Au sein d’une programmation chatoyante et exigeante les spectateurs ont pu découvrir ou redécouvrir « La Cerisaie » d’Anton Tchekhov, dernière pièce écrite par l’auteur et jouée avant sa mort en 1904, dans une mise en scène de Simon McBurney. Classique parmi les classiques c’est sous la forme d’une transposition dans les années 70 que Simon McBurney, metteur en scène invité de l’Internationaal Theater Amsterdam (ITA), propose cette émouvante « Cerisaie ».

Ici point de Lioubov Andréïevna Ranevskaïa, de Charlotta Ivanovna ou de Lopakhine, le metteur en scène transpose également les noms avec des consonances plus anglophones, accentuant sans aucune gêne cet effet « années 70 ». Amanda vit donc à Paris sous le joug amoureux d’un amant escroc et dans le noir souvenir de son enfant mort noyé dans sa propriété. Au bord de la faillite elle revient pour une ultime fête, enivrée dans des vapeurs de drogue et d’alcool, fuyant la réalité d’une fin de règne et d’un monde consumériste en devenir qui va achever de détruire le sien.

C’est avec peu de décors que le metteur en scène plante sa cerisaie, juste un plancher évoquant les différents lieux avec, en fond de scène, la projection d’images d’atmosphères propices à l’évocation du temps qui passe et des choses qui changent. Par d’efficaces effets sonores en live, apportant entre autres ce brin de comédie que Tchekhov voulait donner à sa pièce, Simon McBurney gomme tout le superflu pour ne garder que l’essentiel : des personnages toujours seuls, comme englués dans leur propre solitude, prisonniers du passé dans un monde en changement. Chacun paraît obstinément prêt à s’engouffrer dans ce trou qu’il a lui-même creusé. Simon McBurney parvient à cette gageure de former un ensemble cohérent dans ce chaos d’individualités, aucun des personnages ne s’écoute vraiment ni n’écoute l’autre. C’est bien là un point commun qui crée chez le spectateur un certain malaise, comme si ces personnages sciaient consciemment la branche sur laquelle ils sont assis. Mais la force de la mise en scène consiste aussi à avoir su, au-delà de la transposition, procédé récurrent et souvent gratuit dans le théâtre actuel, retrouver dans les personnages et leur engagement une réalité contemporaine. Difficile de ne pas voir dans le jeune étudiant un militant des mouvements actuels de révolte, qu’ils soient climatiques ou sociaux.

Comme maintenant à l’accoutumée, l’ensemble de la troupe est d’une formidable justesse et efficacité dans toutes les situations de jeu, passant avec brio de la comédie à la noirceur la plus profonde, impossible donc de dégager quelques noms tant la cohérence du jeu et l’équilibre des talents sont évidents. Simon McBurney signe là une belle mise en scène, qui, s’écartant parfois d’une nostalgie nonchalante, souvent dominante dans les mises en scène de « la Cerisaie », met davantage l’accent sur la solitude inextricable de ces êtres en proie aux doutes, aux regrets, aux remords et à la peur.

Pierre Salles,
envoyé spécial à Montpellier

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