« HORS LA LOI », THEÂTRE SENSIBLE ET ESSENTIEL

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CRITIQUE. « Hors la loi » – Texte et mise en scène de Pauline Bureau, scénographie d’Emmanuelle Roy, Troupe de la Comédie Française, au Vieux Colombier du 24 mai au 7 juillet 2019, Durée 2H10.

Théâtre documentaire aussi sensible, passionnant qu’essentiel sur le droit à l’avortement.

« Pour toujours, j’ai 15 ans ». Marie-Claire a 15 ans quand, en 1971, elle est violée par l’un de ses camarades, tombe enceinte et est obligée de se faire avorter clandestinement. Car en 1971, l’IVG est un crime puni par la loi en France. Marie-Claire a 15 ans, quand victime de viol, elle devient coupable ; coupable d’avoir décidé de disposer de son propre corps. Dénoncée par le violeur lui-même, elle est arrêtée et mise sur le banc des accusés.

« Pour toujours, j’ai 15 ans. » Marie-Claire a 60 ans aujourd’hui, mais se souvient précisément, quand sa vie a basculé, le temps s’est arrêté, la plaie si difficile à cicatriser s’est ouverte. En 2019, l’IVG est légale en France… Et c’est grâce, notamment, à son courage et à son combat.

De la vraie histoire de Marie-Claire Chevalier et du procès de Bobigny qui s’en suivit, Pauline Bureau crée une pièce documentaire aussi sensible, passionnante qu’essentielle. Elle orchestre avec une extrême habileté une pièce en miroir. Miroir entre la Marie-Claire d’hier qui, avec toute sa fragilité, encaisse les coups physiques et moraux (interprétée par la délicate Claire de La Rü du Can) et la Marie-Claire d’aujourd’hui (puissante Martine Chevallier) qui s’est construite autour de cette blessure et de ce combat. Le jeu de miroir se place également entre l’histoire intime et la Grande Histoire pour montrer comment le combat individuel peut glisser vers l’enjeu sociétal. Car, c’est en partie le Procès de Bobigny qui nous permettra à toutes, de jouir, en France, de cette liberté fondamentale qu’est le droit à disposer de son propre corps.

La première partie s’intéresse à l’intime avec une sensibilité troublante. Avec une extrême pudeur, la pudeur d’une jeune fille de 15 ans, Pauline Bureau montre la brutalité du viol, la douleur de l’avortement, l’humiliation d’une société par trop masculine. Les mots et les faits sont rudes « Je ne me suis jamais sentie aussi animale, sale », mais le traité ne tombe jamais dans le pathos. La douleur, aussi intense soit-elle, reste intérieure, impossible à exprimer. C’est sur un rythme lent, une esthétique parfois empreinte de poésie, un jeu tout en retenue, que Pauline Bureau nous narre l’horreur d’une enfance saccagée par la violence, l’injustice et la honte. Par une pertinente scénographie, tout est évoqué en étant seulement suggéré. La cuisine pièce centrale du décor dévoile d’autres pièces hors champ : les chambres, les toilettes, où l’on vomit, avorte, souffre, saigne et pleure à l’abri du monde. Loin d’embellir ou d’atténuer le propos, ce procédé, rend l’atmosphère encore plus pesante et glaçante. À la laideur des faits s’oppose la candeur de l’enfant.

La deuxième partie traite de l’enjeu sociétal en reconstituant une partie des différents témoignages et de la plaidoirie de Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny et montre comment le procès d’une jeune femme est devenu une puissance tribune médiatique sur la lutte pour la dépénalisation de l’avortement. L’espace intime des Chevalier se transforme, sous nos yeux, en espace public : La cuisine laisse place au bureau de l’avocat Halimi où se prépare la lutte, puis, à la salle du tribunal. Cinq femmes sur le plateau, les quatre accusées Marie-Claire, sa mère, la voisine « complice », la faiseuse d’ange et leur avocate défendent leur droit à la liberté de choisir face à une cour constituée exclusivement d’hommes dont nous n’entendrons que les voix.

« Pardonnez-moi, Messieurs, mais j’ai décidé de tout dire ce soir. Regardez-vous et regardez-nous. Quatre femmes comparaissent devant quatre hommes… Et pour parler de quoi ? De sondes, d’utérus, de ventres, de grossesses, et d’avortements ! Croyez-vous que l’injustice fondamentale et intolérable n’est pas déjà là ? Ces quatre femmes devant ces quatre hommes. »

Cinq femmes mais qui représentent toutes les autres. Sur les murs, les chiffres s’affichent implacables « Un million de femmes se font avorter chaque année. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité…», « causant 5000 décès par an » ; Le manifeste des 343 « salopes » dénonçant l’hypocrisie ambiante de l’époque et leurs noms envahissent la scène, puis c’est au tour d’images d’archive des manifestations féministes indiquant que le mouvement est en marche. Jacques Monod, Michel Rocard, Simone de Beauvoir et d’autres personnalités s’invitent à la barre, pour placer le débat, au-delà du drame personnel, sur un plan éthique, politique et philosophique… Et cela fait du bien à entendre, pour nous rappeler d’où nous venons, par quel combat nous avons acquis nos droits et combien ces acquis sont précieux et restent fragiles aujourd’hui, encore remis en cause par certains esprits rétrogrades voire supprimés ou en danger dans de nombreux pays.

Et Marie Claire de conclure « ce qui a été ma plus grande honte est aujourd’hui ma plus grande fierté ». Car derrière l’irréparable, la reconstruction reste possible.

Allez-y, c’est essentiel !

Marie Velter

Il ne reste que quelques jours pour voir cette pièce au Vieux Colombier, qui affiche complet mais cela vaut la peine de tenter sa chance en se présentant le jour même à 19H30 (1 heure avant le spectacle), car il reste souvent des places.

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