« FAUVES », NOUVELLE FRESQUE DE WAJDI MOUAWAD AUSSI SUBTILE QU’INDIGESTE

fauves
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CRITIQUE. « Fauves » – Mise en scène de Wajdi Mouawad, au Théâtre de la Colline du 9 mai au 21 juin 2019, durée 3H45 avec entracte.

Après le si percutant « Tous des Oiseaux », Wajdi Mouawad nous embarque dans une nouvelle fresque familiale qui questionne encore et toujours, le poids de l’héritage, de l’Histoire, des crimes passés, des névroses familiales. Dans un registre bien à lui, il dépeint ces empreintes indélébiles laissées par les générations antérieures qui se transmettent inéluctablement et enferment les descendants dans une spirale toujours plus sombre et plus barbare, sur laquelle ils n’ont plus prise.

Tout commence chez le notaire, (lieu tout choisi pour parler d’héritage !). Hippolyte, la cinquantaine, suite au décès de sa mère, apprend qu’il n’est pas le fils de son père, que sa mère est bigame et que son père de sang se trouve au Canada. Le quinquagénaire part à la recherche de ses origines et découvrira progressivement tous les secrets qui font et défont sa famille depuis des générations.

Pour cette nouvelle quête identitaire et familiale, Wajdi Mouawad mobilise les mêmes ingrédients qui font sa marque de fabrique. Nous retrouvons les thèmes au cœur de ses préoccupations : gémellité/fratrie, inceste, trahison, suicide, abandon, collision entre Grande et petite histoires … et son écriture au croisement de la comédie, la tragédie, la poésie et du conte aussi. Mais ici, le procédé dramaturgique est différent. Au lieu de composer par juxtaposition, il décompose. L’histoire s’expose en de multiples fragments, à la manière d’un puzzle. Par un jeu de retours en arrière, de projections, de répétitions, les secrets de cette famille se reconstituent par bribes, en plusieurs séquences flash ; comme le fait notre mémoire, avec ces souvenirs qui reviennent à nous, se dévoilent, s’affinent, se ressassent, se refoulent pour mieux resurgir et nous en dire plus sur notre propre histoire ; comme le fait notre cerveau, face aux traumatismes, pour scruter à quel moment précis notre vie a basculé et à quel moment nous aurions pu l’éviter.

Wajdi Mouawad file cette idée aux abords complexes avec une surprenante fluidité et orchestre avec pertinence ce va-et-vient des souvenirs. L’atmosphère créée se révèle singulière et très réussie pour l’accompagner. Les portes claquent, cinglantes, ponctuant chaque scène comme autant d’uppercuts dans la mémoire. La scénographie s’articule autour de grandes cloisons amovibles qui transforment l’espace et nous permettent de voir les mêmes scènes rejouées sous des angles différents ; en écho aux souvenirs qui évoluent au fil du temps, au fil de nos questionnements identitaires et de notre reconstruction.

L’illustration du mécanisme de la mémoire est puissante. Elle aurait pu être poignante et bouleversante si Wajdi Mouawad n’était pas tombé dans la surenchère. Si l’ensemble est traité avec une grande subtilité scénique, la pièce dans son contenu dramaturgique pêche par manque de finesse et finit par manquer sa cible. Déroulant l’image de cette spirale barbare qui dévore les protagonistes, l’auteur tire tous les fils narratifs possibles. S’enchaînent des secrets de famille toujours plus estomaquants, qu’ils finissent par ne plus être crédibles (je ne les citerai pas par peur de divulgâcher). La violence de certaines situations (je pense notamment au traumatisme de Rosa) est tellement amplifiée par les mots, les images convoquées, qu’elle perd de sa substance et finit par nous distancier. Et que dire, du tableau final, en forme d’ouverture positive après tant de noirceur, totalement décalé de l’esthétique et de l’atmosphère de toute la pièce, à part qu’il m’a laissé coi !

L’impression finale est assez décousue, mitigée. Je sors stimulée par l’extrême justesse du procédé dramaturgique, de moments forts qui touchent au cœur de l’humain, de l’univers sonore et visuel, du jeu de certains (Les irrésistibles Québécois Hugues Frenette et Gille Renaud, la troublante présence de Norah Krief, le jeu à vif de Jade Fortineau, Yuriy Zavalnyouk). Mais je sors en même temps groggy et peu convaincue par la lourdeur du contenu narratif, du propos, de l’écriture parfois (je suis, pourtant, une grande admiratrice des écrits de Wajdi Mouawad) et du jeu plus en force d’autres comédiens. Alors mieux vaut peut-être revoir « Tous des Oiseaux » ou attendre sa prochaine création ?

Marie Velter

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