« MOLLY S. », UNE HISTOIRE DE PETUNIAS AUX EFFLUVES PUISSANTES

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CRITIQUE. « Molly S. » d’après « Molly Sweeney » de Brian Friel, traduction Alain Delahaye, adaptation et mise en scène Julie Brochen. TnBA du 9 au 13 avril 2019.

Nos corps sont des palimpsestes, ils gardent en mémoire ce qui s’y est inscrit en lettres de feu, et lorsqu’un séisme vient en ébranler la structure, ils se mettent à parler, à tonitruer. Ainsi va-t-il de l’expérience vécue dans sa chair par la touchante directrice du Théâtre National de Strasbourg, débarquée sans ménagement du poste où elle mettait à l’œuvre son engagement au service d’une éthique artistique rejoignant un sens de la justice, vécue comme une seconde peau. Suite aux répliques de ce « remerciement », ayant perdu subitement l’audition de son oreille gauche, pendant un long mois devenant sourde à la cacophonie « insensée » de l’extérieur, elle a vécu l’expérience de ce que les sens ne prêtent sens qu’au travers de notre corps-psyché qui nous en présente – sur un plateau – la signification lorsque les mots frappés d’impuissance deviennent des coquilles vides. Si « Ysteria » de Gérard Watkins, vu sur cette même scène du TnBA, rappelait le pouvoir de l’hystérie comme manifestation du corps pour dire ce que les mots scellés par la stupeur n’avaient pu naguère articuler, Julie Brochen – comédienne et metteure en scène – se saisit non sans subtilité de l’œuvre du dramaturge Irlandais Brian Friel, « Molly Sweeney », pour faire entendre au travers d’une fantaisie tragique sollicitant le chant et la musique lyriques mêlés aux soliloques de trois personnages se répondant en échos sonores, les labyrinthes d’un sens qui échappe au sens commun.

Qui pourrait ne pas se réjouir, ne serait-ce que par simple bonté d’âme – qu’une aveugle ne retrouve la vue pour partager le plaisir commun de découvrir les splendeurs de notre beau monde ? Franck, l’intentionné mari militant tiers mondiste, est de ceux-là : faire opérer son épouse, qui « souffre » (?) de cécité depuis l’âge de ses dix mois, par un ophtalmologue de renom, l’éminent Docteur Rice à la personnalité trouble (un paradoxe pour un maître de la vision), devenu depuis sa retraite gérant d’un pub à Glasgow, lui apparaît un acte salvateur. Mais qu’en dira le corps-psyché de la principale intéressée ? A-t-il si envie que cela de solder le bénéfice intemporel de ses premières expériences sensitives et sensuelles contre les soi-disant merveilles de notre pauvre monde tel qu’il va ?

Le retour mnésique au jardin de son père… Ce parterre de pétunias qu’elle avait su reconnaitre jusqu’à en dire intuitivement le nombre… Elle avait alors cinq ans et elle devait lui énoncer la couleur et la forme des fleurs qu’il cultivait avec amour. Elle attendait, frémissante de plaisir, que la voix paternelle vienne confirmer l’hypothèse délivrée du noir où elle vivait. Et quand elle l’entendait cette voix chaude la complimenter, quand elle sentait les bras protecteurs se refermer sur son corps de petite fille avide de tendresse, lorsque son haleine à l’arôme de whisky l’étourdissait dans le tendre baiser qu’il lui donnait, elle était au comble du bonheur. Elle se souvient aussi de ses mots dont les échos maintenant prennent sens hors d’elle : « Tu ne rates pas grand-chose… ».

Aussi lorsque, l’opération réussie, elle est rendue à la normalité de la vision du monde, celui-ci apparaît-il dépourvu des charmes affectifs de l’univers de sa protohistoire, et devient-il menaçant ou, au bas mot, inintelligible. « J’essayais d’expliquer à Franck et au Docteur Rice combien étaient terrifiantes ces lumières qui flamboyaient, menaçant le mouvement des moineaux, perturbantes les couleurs qui implosaient dans ma tête ». S’immerger à nouveau dans les ténèbres à la recherche du temps perdu qui lui « prenait sens » en elle – comme on prend racine – au grand dam de ces deux messieurs, mari et chirurgien qui, pour la première fois faisant corps, sont frappés de cécité mentale ne comprenant pas que Molly puisse se refuser aux agréments du monde visible.

Quant à la chute, elle sera « à vivre » comme le précipité d’une évidence : fixé au bonheur indicible des premières expériences sensuelles – délivrées par les effluves persistantes de ce bouquet de pétunias – qui trament à jamais son rapport au monde, Molly peut-elle s’en abstraire pour risquer les déconvenues d’une réalité bien décevante eu égard à la jouissance primale liée intrinsèquement à ce que tout un chacun qualifie de « handicap » ? Et quand bien même devrait-elle en mourir, le soleil ni l’amour ne se peuvent regarder fixement en face pour qui les porte définitivement au creux de soi.

Flottant entre le rêve des lumières bleutées et la réalité d’un monde commun peu enviable, l’oratorio – adapté, mis en scène et joué par Julie Brochen – composé de paroles faisant écho aux accents musicaux délivrés par deux autres comédiens et chanteurs lyriques, Olivier Dumait et Ronan Nédélec, accompagnés au piano par Nikola Takov, interprétant entre autres une gigue de Beethoven (qui lui était frappé de surdité ) ou encore Down by the Salley Gardens de Benjamin Britten, ravit par sa fraîcheur musquée. En effet si le propos pourrait apparaître dans un premier temps un peu attendu et entendu – un autre « point de vue » sur le handicap – faisant du bouquet initial de pétunias une histoire à l’eau de rose, on retiendra in fine que les roses ont des piquants qui aiguillonnent à dessein le sens commun pour tenter, sans autre force et armure que leurs petites épines esthétiques, de délivrer le monde des voyants de ses préjugés aveugles.

Yves Kafka

Photo Franck Beloncle.

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