« CAUSER D’AMOUR » : UNE BELLE HISTOIRE TRAMEE DE MALENTENDUS

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CRITIQUE. « Causer d’Amour, Diptyque Ma langue mondiale», de et par Yannick Jaulin, composition et arrangement musical Morgane Houdemont et Joachim Florent, Carré – Saint-Médard (33) le 6 avril 2019.

Exposer l’intime lié à ce qui fonde notre être au monde – l’amour sous toutes ses « déclinaisons » possibles – peut s’annoncer comme une opération hautement périlleuse tant au niveau artistique, où l’on pourrait retrouver une énième et fade antienne de formes dont on a les oreilles rebattues, qu’au niveau personnel où le déluge des confidences de l’ego blessé devient très vite insupportable y compris pour leur auteur. Si, comme le clament superbement les accents rock échevelés des Rita Mitsouko, « les histoires d’amour finissent mal en général », faut-il encore maîtriser le goût de l’écriture et de la juste distance pour projeter sous les sunlights ce qui, appartenant à la sphère intime, à vocation à y rester.

Le troubadour contemporain Yannick Jaulin – auteur de « Ma langue maternelle va mourir », présenté au Carré-Colonnes fin mars -, entouré du duo à cordes formé par Morgane Houdemont et Joachim Florent distillant une émotion pérenne, explore les mille et un tourments et extases de l’amour fou en mêlant à une sincérité sans fard la mise en abyme offerte par les « histoires » – vraies et/ou métaphoriques – tirées de sa « langue maternelle ».

Avec une sincérité fulgurante, une dérision touchante et une verve déferlante, le troubadour « met en je » l’incapacité d’aimer, cette frustration universellement partagée qui fait écho « sans le savoir sans doute, toujours sans le savoir » à la saillie de Lacan « Aimer c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». D’emblée en patois, sa langue vernaculaire inscrite dans les plis de ses origines, il dit un poème « gueule de bois » sur les lendemains désenchantés de l’amour perdu. Et lui revient cette trace mnésique arrachée au temps, ce vieil homme assis sur un banc et parlant d’amour alors qu’il n’était encore qu’un enfant « enrobé » comme le voulait l’habitus vestimentaire de l’époque. Mais à l’émotion palpable de la nostalgie attachée à la perte inconsolable, succède vite la dérision amusée : l’inscription sur Meetic, les vidéos visionnées sur le thème comment devenir un (vrai) mâle et plus si affinités, etc. Et puis, revenir au langage qui contient tout, creuser le vocable « Amour » : amour du sexe, du couple, de l’art, de Dieu ? La pauvreté de notre langue où l’on dit tout – aussi bien j’aime ma femme que j’aime ma vache – avec le même verbe… Alors que chez les Peuls… Mais que fait-on de l’amour-propre quand on a « une langue sale » (son patois) ?

Le souvenir de La Bourboule – son Ushuaia – de ses jeunes années et du râteau mémorable pris auprès de la belle Hélène, fille de la directrice du camp où on l’envoyait soigner ses allergies, tout simplement parce qu’il n’avait su lui dire qu’ « Y t’aime ! » – Qui Y ? Et bien Y ! se montrant fougueusement du doigt – le poursuit encore, contrastant avec la réussite insolente d’un grand dadais de 14 ans qui, grâce à la maîtrise de la langue française, avait fouraillé allègrement la monitrice dans les douches… Une injustice princeps qui vous poursuit à vie (à vit si on faute). Dépositaire des histoires des amours ratées, il feint d’envier l’amour inoxydable, celui de Marie et de Jésus… pour aussitôt livrer une anthropologie critique des catholiques vendéens, ces êtres « qui n’ont pas de sexualité » et qui, à l’instar de sa mère, se lavaient dans le noir pour ne pas voir ce qui est frappé d’interdit par la Sainte Mère l’Eglise.

L’épisode suivant, sa « première expérience sexuelle » – celle d’un vêlage – pleine de détails savoureux, libère le rire salvateur. Comment voulez-vous vivre de belles histoires d’amour après ça ?… Ce qui est tatoué dans la mémoire de l’enfant, l’accompagne l’existence durant. Et, « surplombé » par un photomontage en noir et blanc qui défile, il commente l’histoire de sa saga familiale, de sa conception dans la fièvre d’une famille paysanne – dominée par une belle-mère despote – lui qui fut le fils préféré éphémère (effet mère) jusqu’à la naissance du suivant (cinq en cinq ans). Sa mère aimait son homme mais ne s’en sentait pas protégée, mais comment voit-on le désastre de celle avec qui on vit ?

Aux sons de la contrebasse et du violon, l’histoire du roi et de la femme de son conseiller mise d’autorité dans son lit par la majesté royale, semblerait corroborer que la conquête est décidément l’apanage éternel des rois. Mais est-ce une raison pour l’enfant de rester ad vitam aeternam l’enfant de ses parents, héritier loyal et royal de leurs névroses, en endossant leurs problèmes ? Une autre histoire, réelle celle-ci, vient étayer la reproduction du malheur transmis de génération en génération comme une patate chaude à sacraliser.

Au cœur de la problématique amoureuse du troubadour, une banalité partagée, celle d’avoir passé sa vie à tenter de se faire aimer. Et la confidence, préparée depuis le début, vient. La rencontre avec la femme de sa vie et la chute dans un puits sans fond après qu’elle l’eut quitté pour survivre, tant il ne lui accordait pas de regard. Alors pour ne pas s’abîmer dans un désespoir qui pourrait vite devenir plombant, le troubadour se lance dans des chants dansés frénétiquement qui ponctuent les histoires d’amours blessées, la sienne et celles tirées des contes qui les cristallisent. Ainsi l’édifiante destinée de Blanche et du Coq Rouge qui en vient à tuer sa bienaimée pour être abandonné à nouveau comme dans son enfance : combien sommes-nous à rester prisonniers de la répétition de l’histoire de nos origines nous conduisant à tomber dans des puits sans fond ? Mais alors que les Patriarches d’autrefois, auxquels leur femme avait (légitimement) pris leur âme, se laissaient glisser sans réaction, lui le troubadour contemporain est tombé jusqu’au fond du puits pour mettre fin à la malédiction. La maison vide de l’aimée que l’on n’a pas su aimer, la jalousie qui rend minable. Heureusement qu’il y eu les caillebottes de lait caillé, seul domaine où sa fidélité n’a connu aucune faille. Est-ce qu’on peut être fidèle à soi en amour, c’est-à-dire ne pas se tromper soi-même ? « Totama », tout à moi ! Comme les nantis qui louchent sur ce qu’ils n’ont pas et qui jouissent de ce qu’ils pourraient avoir… l’amour ne prête-t-il pas à autant de vaines convoitises ?

Alors vient le temps du présent : que faire de sa deuxième partie de vie, la première étant à jamais perdue. Et là, explorant les métaphores avicoles, il se lance dans un époustouflant numéro hilarant d’hypothèses pour « trouver un nid ». Se succèdent les délirantes hypothèses Coucous, pélicans, rossignols, pinsons, pigeons (à se tordre lorsqu’il évoque les couples toujours ensemble, partageant la même marche nordique, la même nourriture bio-coop, le même voyage en camping-car, jusqu’à se confondre physiquement)… avant de conclure qu’il n’allait tout de même pas finir faucon au Puy du Fou !

Mais le passé chassé revient par la fenêtre d’une photo de famille projetée… Lui, le premier né, attendu comme le Sauveur, aimé comme un Prince, le fils préféré… pendant un an. Si les bras ne se tendent plus vers lui mais vers l’autre nouveau-né, c’est qu’immanquablement il a déçu. Après avoir voulu mourir à la place de sa génitrice en avalant des billes, la sourde colère est montée en lui. C’est là qu’il a fermé la porte à double tour et qu’il en a avalé la clé… Bien plus tard il a rejoué le scénario primal et, encore plus tard, quand il eut tout perdu, il est retourné voir le petit Papou, lui a serré la main bien fort pour le rassurer dans l’obscurité. Que fait-on des monstres déposés sur nos épaules enfantines et qu’on porte sans s’en apercevoir ? Un jour, on s’allège de ce qui avait été déposé sans notre accord pour rompre le cycle infernal de la répétition morbide, sans attendre des autres l’amour que seul on peut se donner. Et sa descendance, libérée des rets de l’héritage, devient alors l’objet de sa propre résilience.

Au-delà de la beauté des chants et de la musique envoûtante délivrée par les cordes des deux instrumentistes sur scène, « Causer d’amour » est à « entendre » comme une descente universelle au centre du noyau en fusion de la planète humaine. On en sort irradiés par la pureté d’une parole singulière convoquant celle des mythes populaires pour mieux dire ce qu’aimer recouvre de « malentendus ».

Yves Kafka

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