« MA LANGUE MATERNELLE VA MOURIR… » : QUE SONT LES MOTS DEVENUS ?

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CRITIQUE. « Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour » de et par Yannick Jaulin, Colonnes (Carré / Colonnes) de Blanquefort en Gironde, les 19 et 20 mars 2019.

Rutebeuf, trouvère du treizième siècle, s’était interrogé en son temps sur le devenir des amitiés et son interrogation « Que sont mes amis devenus ? » troue encore notre mémoire afin de faire résonner en chacun un leitmotiv lancinant. Un autre troubadour, contemporain celui-ci, amoureux s’il en est du trésor enfoui dans chaque dialecte gros d’une histoire riche des vies minuscules qui l’animent, ne cesse de faire entendre de spectacle en spectacle cette autre question qui le taraude : que sont les patois devenus ? Yannick Jaulin, conteur, acteur et dramaturge, biberonné au poitevin-saintongeais, accompagné de son complice, berger béarnais, musicien et chanteur, Alain Larribet, déroule à cœur ouvert sa complainte musclée de révoltes rebelles. Face à la disparition programmée des langages locaux et des cultures qu’ils recèlent, le tout perpétré au nom de la sacro-sainte laïque uniformisation de la langue, héritage révolutionnaire des Lumières (!), le natif des Deux-Sèvres pose un acte véhément de résistance mâtinée d’un humour ravageur dont les effets euphorisants sont ressentis comme régénérateurs, tant la sincérité du bonhomme est palpable.

« Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour » s’ouvre sur une présentation en trois temps : in English (langue agréée des communicants branchés), en patois de son terroir d’origine (langue vernaculaire d’un peuple en voie d’extinction), enfin en français (langue officielle dominante). Les références à Claude Duneton (« Parler croquant ») et à Raymond Depardon (« Visages du Chili »), évoquant l’un l’éradication annoncée des dialectes paysans, l’autre la dernière indienne à parler sa langue, introduisent à la perte irréversible de mots frappés d’obsolescence dans le même temps où leurs locuteurs sont condamnés à disparaître. Pourtant la vraie richesse, ce sont les mots qui la contiennent, mots à voilures variables, « mots mal jardinés comme les semences paysannes grouillantes de vie désordonnée », s’enflamme le troubadour… Mais la France a peur, peur de l’ensauvagement qui effraie de tout temps le bourgeois. Déjà Vaugelas au XVIIème s’était employé à noter scrupuleusement « les façons de parler de la bonne compagnie », puis en 1794 c’est le « Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française » de l’abbé Grégoire entendant imposer à tous les habitants de l’Hexagone la langue aristocratique adoptée par toutes les Cours d’Europe, avant que la IIIème République termine le travail de purification ethnique en expurgeant le langage de toutes les scories des dialectes du bas peuple : désormais chaque citoyen répondra aux ordres donnés en français… et mourra au champ d’honneur en prononçant des mots en patois. Le ton est acide, la démonstration décapante.

En 2019, dans une économie mondialisée, les langues autochtones – parlées par autant de chercheurs que de locuteurs natifs – apparaissent comme des vestiges obsolètes. Or la langue maternelle, c’est celle de la construction personnelle. Erri de Luca ne confie-t-il pas que, pour échapper à la langue ampoulée de l’école, il attendait la récréation pour se laver la bouche avec le patois napolitain ? A laquelle répond en écho la confidence personnelle du troubadour et de son « Y’t’aime » adressé naguère à la fille de la directrice de la colonie de La Bourboule, très peu sensible à cette déclaration en patois… Combien de blessures ouvertes par un manquement à la norme langagière qui, tel l’esclavagiste, écrase de sa superbe qui prétend lui échapper ? Et, comme pour exorciser ce souvenir cuisant, Yannick Jaulin se lance dans un patois débridé pour dire son amour… de sa langue, pendant que l’aède qui l’accompagne chante à l’unisson. « On ne peut pas se débarrasser de l’enfance, on ne s’en remet jamais » et tenter de l’enfouir serait pure perte. Toujours en patois, lui reviennent comme des bouffées de bonheurs perdus les souvenirs du lait sur le feu et de la soucoupe en verre pour éviter qu’il ne déborde, des vaches attendant leur traite, autant de scènes arrachées à un Paradis déchu et inscrites – en dialecte local, la langue princeps – à jamais dans sa chair.

Les travaux de Pierre Bourdieu sont habilement convoqués pour mettre en exergue le concept de langue comme outil de domination ; si en théorie toutes les langues se valent, il n’en est rien dans la société. L’anecdote personnelle rapportée par le linguiste Alain Bentolila, cité à son tour, illustre s’il en était encore besoin combien la Justice reste indéfectiblement perméable aux affinités linguistiques, garantes de la pérennité de « l’ordre » social : devant le même juge ce jour-là sa fille, habile parleuse, fut acquittée en un tour de paroles… alors qu’il n’en fut pas de même pour un jeune homme qui, suite à un modeste larcin de CD, privé des mots pour dire, se trouva contraint de ponctuer d’un poing asséné sur le visage du juge son manque à dire. Mais la Justice n’a pas le monopole de la violence exercée au travers du dogme du bien parler français : fut jugé illettré et analphabète par l’employée dévouée – à la voix de son maître – de Pôle Emploi, ce jeune homme africain connaissant pourtant pas moins de quatorze langues et possédant entre autres une maîtrise parfaite de l’arabe classique.

Et ce ne sont pas les nouvelles directives de l’Education Nationale déclarant que les langues font partie du Patrimoine qui vont faire bouger les lignes : « le Patrimoine, ce n’est pas subversif, le vivant, lui, l’est ». Aussi, gage à payer à une Nation entrée résolument dans la modernité, faut-il dans « la vraie vie » éradiquer tous les patois pour se débarrasser des sous-cultures ancestrales de paysans restés fixés à des valeurs d’autres temps (dixit Marcel Gauchet, 1990). Comme antidote à cet ethnocide savamment revendiqué, le troubadour raconte – en patois, évidemment – les histoires inénarrables de Camille, l’idiot bouseux de son village. De même, est invité sur le plateau un spectateur parlant la langue wolof, une très ancienne langue d’Afrique, laquelle même si on ne la comprend pas parle à nos émotions.

« J’aime ma langue parce qu’elle est impure. Elle est la langue du plaisir, elle me rit dans le ventre. Les mots, quelle merveille ! ». Cet hymne vibrant que Yannich Jaulin, chantre éclairé des cultures minuscules, rend à la diversité des langues résonne d’autant plus qu’il est accompagné par les modulations enivrantes des instruments rapportés par son complice béarnais lors de ses pérégrinations aux Indes, en Arménie ou encore en Irlande. Les mots prononcés et/ou chantés par ces deux troubadours des temps modernes sont comme des notes de musique, même si l’on n’en possède pas toujours la signification, ils nous atteignent émotionnellement pour, au-delà du brouillage post-babélien, nous « parler » en rappelant intuitivement à chacun que la première fonction des mots est non pas de communiquer mais de communier. Et ce soir, loin de toute intelligence artificielle (oxymore contemporain) prétendant innocemment unifier en les rabotant les complexités irréductibles des cultures et des mots qui les disent, c’est vraiment d’une communion aux effets euphorisants dont il s’est agi, celle vécue autour du même amour joyeux des mots de la diversité.

Yves Kafka

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