« UN PAYS DANS LE CIEL », LES EN-JEUX DE L’ASILE

CRITIQUE. « Un pays dans le ciel » Aïat Fayez / Matthieu Roy Cie du Veilleur, Glob Théâtre de Bordeaux, du 12 au 15 mars 2019.

Mettre en jeu les labyrinthiques parcours des demandeurs d’asile confrontés aux affres de l’administration d’un Etat – le nôtre – pas toujours très « accueillant », tel est l’enjeu de ce théâtre documenté. Suite à l’immersion durant une année entière de l’auteur Aïat Fayez dans le « bunker » de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides), le metteur en scène Matthieu Roy lui a passé commande pour faire matière théâtrale de ce dont il avait été le témoin privilégié – le « bunker » étant connu pour être un lieu clos où ne pénètrent que les personnes habilitées. Dans cette obscure antichambre qui mène soit au paradis de l’asile rêvé, soit au retour assuré vers l’enfer à fuir, « se joue » là en quelques minutes le destin de fragiles vies humaines soumises à la contingence des circonstances qui leur seront favorables ou hostiles. Trois comédiens, très convaincants de vérité interprétative, incarnent dans un non-espace théâtral – deux rangées de bancs et chaises délimitant un long couloir central, lieu de toutes les attentes – les lignes dramatiques à l’œuvre.

Un(e) se lève de l’un des bancs où a pris place le public pour, allure assurée de celui ou celle qui se sent dépositaire de la Loi, appeler un numéro en braquant sur lui le faisceau aveuglant d’une lampe torche accusatrice. Chaque numéro appelé commence alors à présenter sa demande aussitôt interrompue par les remarques cinglantes de l’agent de préfecture qui, à grand renfort de citations de décrets et autres lois alambiquées, réfutent sous un prétexte ou un autre les pièces réunies fort soigneusement par les demandeurs: il manque immanquablement un élément avec comme conséquence – à payer cash – l’impossibilité pour les requérants de voir leur dossier examiné.

Ainsi le dénommé Aïat Fayez (double de l’auteur) se verra-t-il invité à surseoir à un voyage dans son pays d’origine sous prétexte que, étudiant et travailleur à mi-temps, il ne s’était pas inscrit auprès des services de la MOE (main d’œuvre étrangère) afin d’obtenir une APT (autorisation provisoire de travail), devenu pourtant indispensable au renouvellement de sa carte de séjour. S’il manque à cette obligation, sa carte ne pourra être renouvelée… Et comme les bureaux viennent de déménager, le service des APT est momentanément indisponible, d’où la nécessité de différer le voyage prévu pour pouvoir s’inscrire dans les délais requis… Et il a beau arguer, le pauvre diable étudiant à la bonne foi criante, que les billets d’avion sont déjà réservés et qu’il lui coûterait 90 € pour en modifier la date, on lui répond sèchement qu’ « il n’y a pas de mais » à opposer à la réglementation en vigueur, qu’il devrait se sentir pour le moins comblé que l’agent « ait pris sur lui d’être jusque-là agréable » et, sourire sur les lèvres administratives, qu’il « peut toujours sortir du territoire français… mais sans plus pouvoir y rentrer. » Démarches administratives aux échos kafkaïens et imbroglios rehaussés de cynisme pervers certes réécrits pour la circonstance mais qui ne sont pas sans traduire la réalité vécue par nombre de demandeurs d’asile s’adressant aux services des Préfectures, au fronton desquelles trône en majesté, tel un oxymore, la sacro-sainte devise républicaine : « Liberté – Egalité – Fraternité ». Et Aïat Fayez – à qui une aventure de ce type est personnellement arrivée – de conclure : « Né à Alger, j’ai compris qu’après dix ans passés sur le sol français, je resterai pour toujours un étranger ».

Viennent ensuite, dans le « bunker », les auditions des demandeurs d’asile assistés chacun de leur interprète plus ou moins compétent. Les officiers de protection, chargés d’apprécier la validité des récits fournis, se montrent tour à tour incisifs ou empathiques, selon l’écho que ces drames humains éveillent en chacun. Ainsi le récit de la femme violée en pleine nuit chez elle, à Skopje en Macédoine, émeut légitimement et suscitera la qualification juridique des faits par l’agent ayant recueilli le témoignage… qui, en fin de compte, ne sera pas validé par sa hiérarchie en fonction de contingences échappant à toute logique, plongeant alors l’officier de protection dans un désarroi personnel aussi grand que celui ressenti par la demandeuse déboutée. Le vol du violon de l’Albanaise – qui, pour retrouver son instrument sur lequel elle jouait avec amour les Quatre Saisons de Vivaldi, déclare être venu à Paris pour mettre la main sur les voleurs afin de récupérer le bien qui l’enchantait – déclenche quant à lui le sourire ironique du fonctionnaire même si la femme crie son incapacité à vivre sans lui.

D’autres témoignages reposant tous sur des drames ressentis par les demandeurs d’asile comme rédhibitoires de leur maintien dans leur pays d’origine – l’agent de sécurité d’un membre éminent du Parti ayant dû partir en toute hâte suite à la déroute des élections présidentielles, l’Ukrainienne excentrique qui se sent américaine d’esprit et fort indésirable dans son pays, l’intellectuel homosexuel algérien battu et harcelé pour son orientation sexuelle jugée hors la loi – se succèdent, mêlant émotions palpables et récits appris par cœur pour tenter d’obtenir coûte que coûte le précieux sésame. Mais, jusques et y compris dans le deuxième cas où le récit est remanié, pourrait-on s’en offusquer sachant les enjeux vitaux qui sont attachés à l’obtention d’une carte de séjour et que, de plus, le vraisemblable a souvent plus de chance d’être entendu que la réalité première ?

Echangeant tour à tour les rôles des officiers de l’OFRA, des demandeurs ukrainien, albanais ou encore algérien, et des interprètes soumis à leurs croyances, les trois comédiens expriment avec force les enjeux humains traversant ces confrontations qui renvoient in fine chacun seul face à ses propres valeurs au-delà du brouillage des cultures, de leur traduction aléatoire et des horizons d’attente d’une société peu encline à s’ouvrir aux détresses d’autant qu’elles viennent d’au-delà des frontières hexagonales. C’est la voix de l’auteur qui aura le mot de la fin (?), lorsqu’il déclare – après son séjour d’un an passé dans le « bunker » à entendre tous ces témoignages – qu’il se sent un étranger à perpétuité au même titre que les demandeurs en quête d’asile.

Délaissant volontairement toute idée de faire spectacle de drames contemporains, Matthieu Roy et sa Cie du Veilleur veillent à proposer une forme non-théâtrale pouvant s’exporter dans tous les lieux susceptibles d’accueillir le débat crucial concernant l’accueil des demandeurs d’asile. Loin d’un théâtre didactique, il donne à voir et à entendre des situations réécrites proches de celles vécues sans jamais tomber dans un prêchi prêcha réducteur. Tout au contraire, en faisant « réfléchir » les situations au travers des miroirs de saynètes s’enchaînant les unes aux autres sans autre répit que celui de notre propre respiration, il provoque sans cesse notre réflexion mettant en alerte nos certitudes acquises.

Yves Kafka

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