« MICHELLE », L’HOMME, LA FEMME ET LA POUPEE

Michelle Marika Dreistadt & Raphael Defour

CRITIQUE. «Michelle» de Marika Dreistadt & Raphael Defour – A L’Arsenic (Centre d’art scénique contemporain), Lausanne. Du 7 au 10 mars 2019.

Scènes de la vie conjugale futuriste? Docufiction? Recueil de nouvelles? C’est un genre théâtral hybride intéressant qu’ont mis en place les auteurs. En effet, cette création décrit un phénomène existant, elle est documentée et invente des situations à partir d’informations réelles.

Le premier personnage est féminin. A peine éclairée par la lueur de son écran, elle exprime le bien-être que lui procure sa solitude. Avec sérénité, elle témoigne de sa lassitude des relations amoureuses qui débutent bien et se terminent toujours mal. «Je ne peux plus» affirme-t-elle, radicale et impavide.
Derrière elle, un homme a déballé un colis. C’est une poupée pour adulte. Il lui parle, l’installe à table, longuement, soigneusement, précautionneusement. Il est asiatique et répond à une interview. Il raconte sa vie avec Sayana, qu’il considère comme sa compagne. A elle, il peut faire une totale confiance. Elle ne le juge jamais et restera toujours belle.

Une femme. Elle installe la poupée sur un lit. «ça va Michelle?». Sa belle, miroir magique.
Un homme. Il danse lascivement devant la poupée, se déshabille, s’excite peu à peu. «Regarde-moi!».

Une femme et la poupée, en sous-vêtement, assises sur un canapé. Elle écoute les incessants messages de sa mère sur son répondeur. Qui critique son mode de vie, ses choix, la juge et la harcèle de diktats. La poupée insouciante, indifférente, détachée, l’irrite. Fille de personne. Ne mérite-t-elle pas une bonne râclée?

L’homme, la femme et la poupée. Il caresse le corps parfait de la poupée, elle le guide en paroles. Comme si elle lui apprenait comment caresser son corps. «C’est bien. Non. Continue». Il obéit, curieux, sans plus. L’interview reprend. Quelle quantité de silicone pour fabriquer une poupée? Que recherchent les utilisateurs? On peut changer de tête, mais c’est culpabilisant.

Elle lit l’histoire de Yobu, l’homme qui a failli mourir de l’amour qu’il portait à sa poupée. De justesse sauvé par une épouse bien vivante. Pendant que lui, avec délicatesse, lave Michelle, dont il a masqué le visage.

Et puis, la poupée calée au centre de la table, ils lui bâtissent un autel, l’ornent de pacotille clinquante, lui offrent comme ami un hibou empaillé, garnissent ce piédestal de guirlandes de noël et de boules multicolores, en font une déesse indienne. L’homme s’agenouillera devant elle, une guitare dramatique grondant entre ses mains.

La scénographie implique progressivement le public en déplaçant le mobilier et de grands miroirs qui démultiplient l’action tout en scindant le plateau. Le moment le plus intimiste, celui de l’exploration du corps de la femme par le biais de l’objet poupée, se déroule au plus près des spectateurs.

Peut-être aurait-on souhaité un peu moins de détachement dans le jeu des personnages? Un choix délibéré compensé par l’implication manifeste des deux comédiens.

Entre drame et comédie, l’avenir nous dira si ce récit est d’anticipation, d’horreur ou d’actualité. Cela ne date pas d’hier, la robotisation de ces poupées sexuées est en marche.

Culturieuse

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