« FRANKENSTEIN » : LA FURA DELS BAUS SUBLIME LE MYTHE DE MARY SHELLEY

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CRITIQUE. Frankenstein – Opéra de Mark Grey d’après Mary Shelley – à La Monnaie-De Munt, Opéra fédéral de Belgique, Bruxelles – Musique Marc Grey, mise en scène Alex Ollé, avec l’équipe de la Fura d’El Baus – environ 2h40 (avec entracte) – En anglais surtitré FR et NL – Du 8 au 20 mars 2019.

La première fois que j’ai assisté à un spectacle de la Fura dels Baus, c’était à la Villette ; les acteurs de la troupe se lançaient de grands morceaux de mou et des seaux de sang dans un dispositif novateur qui incluait acteurs et spectateurs dans un même mouvement. Des années-lumière plus tard je les retrouve amenant la science-fiction à l’opéra, à la pointe des arts vivants, au carrefour des innovations technologiques. Comment les feux de l’âme espagnole se sont-ils conjugués avec le professionnalisme belge du théâtre de la Monnaie, son théâtre à l’italienne, ses moulures dorées et ses rideaux rouges à pompon ?

En décidant de créer un opéra à partir de l’histoire de Frankenstein, Alex Ollé et son équipe se sont attaqués aux questions philosophiques liées à la création soulevées par le roman de Mary Shelley, et ont œuvré en dialogue avec le théâtre de la Monnaie pour mettre au monde l’histoire d’un mythe contemporain, enrichissant ainsi le répertoire. Si l’on remonte à ses balbutiements, l’aventure puissamment futuriste, habillée des techniques dernier cri que la science nous livre en terme de son, d’images et d’effets spéciaux, aura duré huit ans.

Pas question d’invoquer ici la vision gore habituelle du monstre couturé de cicatrices. La violence de ce Frankenstein contemporain-là, étrange et froide, se passe de sang. Pour parler du passé, nous sommes propulsés dans le futur, dans un récit évoquant à la fois par les situations et les images, Barjavel, De Lucas, et Tarkovski compilés.

Dans ce futur qu’on espère lointain, une équipe de chercheurs trouve un corps dans la glace de l’Antarctique. Mais las, ce n’est pas une belle jeune femme, c’est un être monstrueux dont on s’empressera, grâce à des techniques scientifiques de pointe, de sonder la mémoire. Au cœur d’un décor glacé, surmonté d’une immense coupole où sont plaqués des caractères cyrilliques, et dont on imagine que son déploiement pourrait faire exploser le cadre de scène, des personnages au look de La guerre des étoiles s’affairent. Emerge le corps supposé nu du monstre dont on ne voit au prime abord que les pieds et le fond des testicules ; bientôt l’action se diffuse dans l’espace, sur l’image projetée sur le voile de tulle à l’avant-scène.

Et, spectateur, c’est toi la voyante, concentrant tes yeux sur cette boule de cristal où tu entrevois un destin terrifiant. Notre Frankestein dévoile un passé monstrueux fait de crimes odieux pour lesquels il laisse condamner des innocents. Tu assistes là à un télescopage du passé et du présent qui rend l’action encore plus onirique, mélangeant le truchement de cette mémoire à la réalité de ce qui se passe sur scène. L’image de la fin du premier acte insoutenable de réalisme, tranche sur l’aspect irréel de tout le premier acte. On en sort comme d’un rêve en se frottant les yeux.

La musique contemporaine aux accents acousmatiques du compositeur Marc Grey nimbe l’action de notes longues, douces et tristes, accompagnant la douleur et la solitude du monstre qui ne sait faire que le mal, et sublimant cet univers électrique de vent, de neige, et de brouillard.

Les personnages issus de ce monde irréel de la mémoire de Frankenstein sont sans sourcils ni cheveux, habillés en costumes de l’époque de la création du livre, (1818), ils accentuent la distance entre la fiction, le monde futuriste qui la fait émerger, et toi spectateur qui absorbe le tout.

C’est une mémoire, dans une histoire qui te parviens par le truchement d’un passé par le filtre de la représentation d’un futur dont le poil est définitivement banni. Jeux de miroirs qui accentuent la confusion des époques, et font se compiler le temps. Mais c’est au deuxième acte que l’action se simplifie, devient directe, et que l’on lève les voiles. L’œil exercé par toute cette débauche d’effets du premier acte est entraîné dans un monde subtil, rarement égalé au théâtre ou à l’opéra.

L’adéquation entre la musique, la vidéo, l’action, devient lumineuse ; des chants accompagnent des paysages somptueux ; émerge une véritable poésie des lieux et des objets portée par la pureté de la lumière et l’expression des chanteurs qui devient plus directe et plus simple. On savoure la délicatesse des couleurs, des mouvements de la lumière portée par un romantisme sombre et désespéré. La solitude de la condition humaine te saute à la figure avec une beauté singulière digne de 2001 odyssée de l’espace.

Une magnifique production pluridisciplinaire, où la technique maniée avec dextérité, conjuguée avec le savoir-faire artistique, amène à un surcroît de perceptions et de sensations.

A ne pas rater

Claire Denieul

* Livret : Julia Canosa iSerra, Scénographie : Alfons Flores, Video Franc Aleu, lumières : Urs Shoenebaum, costumes : Lluc Castels

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